Ne pas se foot(re) du foot
Postface au livre sur le foot

Michel PLON
2002



Lisant quelques pages de ce livre, des souvenirs me sont revenus, comme à chacun sans doute, des souvenirs nimbés de nostalgie ou d’amertume, images marquées au coin de déceptions, de regrets, de fébrilité ou d’explosions de joie. Aux noms contemporains de Zidane et de quelques autres, antérieurs à ceux de Pelé, de Fontaine ou de Kopa, font écho, images vieillies d’un enfant plongé dans la lecture de Miroir Sprint, But et Club et autre France Football - existe-t-il encore, celui-là qui donnait chaque lundi (ou mardi, ou mercredi, je ne sais plus) les résultats des matchs les plus obscurs de "Promotion d’honneur", ceux opposant les glorieuses, voire terrifiantes parce que réputées invincibles, équipes de La Ciotat, de La Seyne ou de Cuers - les noms de Vignal, Baratte, Strappe, Roger Marche, Kader Firoud, ceux des " Diables Rouges " (Le Football Club de Rouen) ou des " Crocodiles " (Le Nîmes Olympique). Allons… trêve de trémolos, ces évocations, qui ne m’apparaissent que comme du mauvais Pérec, ne visent à rien d’autre qu’à signifier ce point : mes réserves à venir concernant un certain lyrisme emphatique à propos du football ne sauraient être assimilées à des marques de dédain ou à je ne sais quelle contribution versée à ce mépris qu’affichent avec tant de délectation nombre d’intellectuels à l’égard du sport en général, du foot en particulier.

Réserves concernant ce discours qui, pour n’être pas totalement absent de ce livre, ne saurait pour autant être tenu comme celui de l’Ecole de La Neuville à l’égard du foot, le discours qui traite du football comme d’un modèle de société, comme d’un idéal mêlant le sens du collectif, de l’intérêt commun, de la fraternité et de la solidarité, autant de valeurs dont les hommes en général, la société tout entière devraient s’inspirer pour aller vers un monde meilleur, un monde de paix. Et bien non ! Je ne cautionnerai jamais ce genre de discours lénifiant, homélie soporifique, étalage de bons sentiments constitutifs de ce que Jacques Lacan nommait la " belle âme ", pour tout dire, le pire. Plusieurs raisons à ce refus non négociable ; des raisons qui n’ont rien de moral mais qui relèvent d’une conception freudienne, c’est à dire lucide, de la société humaine et tout autant d’une épistémologie à même de fonder toute connaissance, toute approche un tant soit peu rigoureuse de cette société.

Et tout d’abord ceci : si le foot, au même titre que d’autres sports pour peu qu’on les prenne au sérieux et les pratique comme tel, implique bien le sens de l’abnégation et du dépassement de soi, du partage et de la solidarité, cela signifie qu’il participe de ce que l’on appelle au sens large la culture, c’est à dire l’ensemble des institutions (Etat, famille, associations de toutes espèces etc…) destinées à apaiser la souffrance produite par le caractère insatisfaisant des rapports humains, eux-mêmes soumis à l’égoïsme, à la rivalité et à la cruauté qu’engendre la recherche par chaque individu de son plaisir et de sa jouissance maximums. Mais la culture suppose donc des règles, des contraintes qui sont autant de limites à cette recherche du plaisir par chacun ; la protection de l’individu qu’elle vise à assurer pour mettre un terme à la loi du plus fort - en ce sens la culture, élément de ce que l’on appelle le symbolique, spécifie l’humanité et la différencie du règne animal - implique donc en retour, du fait de ces règles et de ces contraintes qu’elle met en place, une souffrance nouvelle qui motive toutes les formes possibles de contestation et de critiques, des plus sauvages et des plus violentes aux plus sophistiquées – éloges des retours à un état de vie primitif, mise en cause de la technologie etc.. autant de formes d’argumentation ambiguës auxquelles les composantes du mouvement écologique ont du mal à échapper - mais aussi toutes les formes possibles de subversion qui charrient avec elles, de manière plus ou moins voyante, diverses modalités de violence, voire de sauvagerie. Ainsi de la main mise par les puissances d’argent sur le foot, cette emprise financière, dont il n’est pas besoin ici de donner des exemples, qui transforme les rencontres en autant de chocs aux résonances guerrières et nationalistes, voire racistes - mais selon d’autres modalités cette autre forme de sublimation qu’est l’art n’échappe pas à ce phénomène par le biais de son inscription dans le registre mercantile - qui constitue un exemple spectaculaire de cette subversion. En ce sens, le foot, bien loin d’être un modèle ou un idéal d’une société qui serait en mal de rédemption, n’est que l’illustration de certains des aspects essentiels du fonctionnement de cette société : le malaise - le terme dans son essence est freudien depuis que l’inventeur de la psychanalyse en a théorisé la portée dans son ouvrage Le Malaise dans la culture - qui s’y manifeste et la culpabilité inconsciente de ses pratiquants, joueurs, entraîneurs ou dirigeants sont ceux d’êtres humains écartelés entre la recherche de la satisfaction de leurs pulsions - gagner, vaincre, triompher de l’autre et, de manière plus ou moins impensée, éliminer l’autre, l’écraser, le laminer, le mettre en morceaux ou n’en faire qu’une bouchée, ce sont bien là des termes courants du vocabulaire sportif et footballistique - et la nécessité vitale de se soumettre à des règles, celles qu’incarne et fait respecter le personnage de l’arbitre, sans lesquelles le foot lui-même finirait par ne plus exister.

Une autre raison à ce refus, raison annoncée à l’instant au titre de la dimension épistémologique et sur laquelle je ne m’étendrai pas plus, tient au fait que toute forme de raisonnement en termes de modèles, d’analogies ou de métaphores, pour édifiantes qu’elles puissent être et comme telles occasion d’emprise ou de pouvoir sur celui auquel elles s’adressent, ne fonctionnent qu’au titre d’illustrations que l’on a que trop tendance à confondre avec le registre explicatif qui vise à identifier les causes qui sont à l’origine d’un fait brut.

Mais alors, si ces brèves remarques qui ne constituent que le résumé caricatural d’une réflexion fondamentale sans laquelle on ne peut que s’égarer vers des visions idéalistes du fonctionnement de notre société et de ses méfaits, méfaits dont il faut bien reconnaître qu’en un siècle ils n’ont fait que croître et embellir, si ces brèves remarques doivent ainsi être retenues, pourquoi donc accorder quelque attention à ce livre et au-delà, à la pratique du foot à l’Ecole de La Neuville ? En quoi le foot, l’importance qui lui est donnée dans le cadre de cette école se démarquent-ils de ce que l’on appelle dans toutes les écoles de la République, l’éducation physique ?

D’abord pour cette raison, au cœur même de la conception pédagogique qui gouverne l‘Ecole de La Neuville, raison qui veut que soient prises en compte les dimensions et les événements fondamentaux de la société dans laquelle l’Ecole et les enfants qui participent de son développement sont inscrits. Dans la société contemporaine, le sport tient une place de plus en plus importante - un exemple parmi d’autres, l’attention croissante et très technique qu’accorde au sport un quotidien réputé austère comme Le Monde - et dans le sport, le foot, qui fait l’objet d’un engouement à nul autre égal sur la quasi-totalité de la planète. C’est d’abord cette dimension, celle d’un phénomène sociétal mondial que l‘Ecole de La Neuville prend en compte, non pour s’y soumettre mais pour en comprendre et en vivre à tous les niveaux les fondements. Ce faisant l’Ecole de La Neuville demeure fidèle à l’un de ses principes fondamentaux : favoriser l’épanouissement d’un enfant en prenant d’abord appui sur ce qui l’intéresse, sur ce dans quoi il peut s’investir sans inhibition afin que prenant ainsi confiance en lui il puisse progressivement aborder, pour les connaître et les maîtriser, des domaines inconnus de lui et comme tels le plus souvent terrorisants. L’audience du foot dans la société n‘a pu qu’inscrire ce sport dans les champs les plus familiers aux enfants, ceux dans lesquels ils sont d’emblée à l’aise : prendre le foot au sérieux comme on le fait à La Neuville, c’est donc aussi prendre au sérieux les " goûts " et les investissements spontanés des enfants, leur désir à l’état brut. En d’autres termes, non seulement le foot est " pris au sérieux " à " L’Ecole ", en cela que l’on ne fait pas que le pratiquer mais qu’on l’étudie, que l’on étudie son histoire, son évolution, ses grands moments et ses errances dramatiques, mais il existe " pour de vrai " ce qui est à distinguer de toute forme de mythification. En d’autres termes encore, ne devient certes pas Zidane qui veut mais à coup sûr ne devient pas Zidane ou son équivalent celui qui ne connaît pas les règles du foot, l’évolution de ce sport, celui qui ne travaille pas la technique, qui ne considère pas le foot comme une pratique obéissant à des règles et comme telle émaillée de difficultés. Ce faisant la place et le sérieux qui sont accordés au foot à La Neuville au même titre que le cinéma, l’histoire, les mathématiques, la littérature, les voyages ou la cuisine, sont à même de permettre aux enfants de retrouver le foot, de pouvoir progressivement établir, vivre réellement une distinction entre le foot, la pratique réelle du foot et son image, image télévisuelle notamment. Par là, les enfants sont progressivement conduits à voir, à vivre le foot dans sa réalité, beauté et rugosité, fulgurance et ennui.

Je voudrais pour conclure ce bref propos faire état d’une observation personnelle et d’une anecdote qui lui est liée, les deux choses me paraissant à même d’illustrer ce dernier point, celui qui consiste, en dépassant l’imaginaire que l’on peut dire médiatique, à retrouver la réalité - le réel ? – d’une pratique telle que le football.

Je dois le confesser au risque de connaître l’ironie ou la condescendance de quelques-uns de mes amis, j’adore, bien que n’en ayant guère le temps, regarder des matchs de foot à la télé quelle que soit leur importance. Par ailleurs, manque de temps là encore et diversité des investissements aidant, je n’étais plus allé voir un match de foot dans un stade depuis plus de quarante ans. Récemment, séjournant au Brésil, un ami avec lequel j’évoquais le légendaire stade de Maracanã et la non moins légendaire défaite du Brésil face à l’Uruguay en finale de la coupe du monde de 1950 à l’occasion de laquelle ce stade avait été inauguré - au Brésil, cette défaite-là demeure comme une blessure toujours pas cicatrisée et d’une toute autre ampleur que celle de 98 au Stade de France – me proposa de m’emmener à ce stade pour y voir une rencontre d’importance secondaire qui opposait, dans le cadre de l’un des championnats brésiliens, la plus ancienne et la plus célèbre équipe de Rio, Fluminense, à une équipe d’une ville de l’intérieur du pays, proche de Brasilia. Le stade n’était qu’à moitié rempli mais, chance pour moi, le match fut ponctué par pas moins de sept buts, dont quatre pour les locaux - j’ai tout d’un coup dans l’oreille la voix de Georges Briquet, célébrissime reporter sportif du Poste Parisien (une sorte de France Inter des années cinquante) - Je constatai au fil du match une chose étonnante : habitué à voir " le foot à la télé ", je ne savais plus regarder un vrai match de foot et notamment, cela se produisit sept fois, suffisamment donc pour que j’en prenne conscience, je ne parvenais pas à voir les buts au moment où ils étaient inscrits. A chaque fois il me fallut dix, vingt ou trente secondes pour réaliser qu’un but venait d’être marqué et je ne parvenais pas à me remémorer l’action qui y avait présidé. Je me retrouvais sans défense, sans recours par rapport à ce qui se révélait être une véritable frustration. Il me fallut un certain temps pour comprendre le phénomène : à savoir que c’était différent de voir un match pour de vrai et un match à la télévision. Un ami auquel je contai ma mésaventure éclaira définitivement ma lanterne en me racontant à son tour l’histoire de son fils, dix ans, passionné de foot… à la télévision, qu’il avait emmené au Stade de France. Un but venant d’être marqué, le garçon se tourna spontanément vers son père pour lui demander : " Mais papa, ils ne le repassent pas le but ? "
Voilà ! Je crois que la considération dont le foot est l’objet à La Neuville, le sérieux avec lequel il est pratiqué sont à même de produire ce résultat qui n’est jamais " nul ", à savoir que les enfants de l’Ecole peuvent vivre, voir et comprendre un match de foot - et sans doute bien d’autres choses - ailleurs et autrement qu’à la télévision…en vrai, pour de VRAI.