La Neuville,
Un moment dans l'histoire de la pédagogie
Jacques
PAIN
1989
La pédagogie a toujours eu un drôle de destin. Dire de quelquun
quil est pédagogue, cest rendre hommage à une certaine
sagacité éducative, et en même temps invoquer lécole.
Et, du coup, cest tout le poids du système scolaire qui nous revient
en prime, le terme est donc mal aimé.
Et si la pédagogie, cétait lécole moins le
scolaire? Ou plus exactement, moins la scolastique , comme lavait
nommée Freinet, cette façon stéréotypée,
mécanique, ignorant les élèves, de faire cours, bien loin
des parcours et des particularités individuelles, des apprentissages.
En fait, lécole daujourdhui termine, avec peine, sa
période coloniale, sans bien se rendre compte quelle nest
plus de son siècle : la scolarité prolongée, dans le contexte
actuel, en fait un lieu de vie; la récente Convention internationale
des droits de lenfant, lémergence culturelle de ladolescence,
y engagent une association et une responsabilité en collectif nouvelles
et radicales; la consommation et la modernité arrachent le savoir à
labstraction, et le basculent dans la technologie.
Enseigner, en fait, cest un processus à plusieurs, un processus
permanent dinstruction accompagnée. Cest ça, la pédagogie
: instruire, oui, mais aujourdhui, et au plus près.
Lécole du XXe siècle restera comme celle qui refusa léducation
nouvelle, ou moderne, dans ce quelle avait de meilleur : lidée
dapprendre en commun, de partager le savoir.
La pédagogie, cest cet accompagnement, cette suite personnalisée,
communautaire, ou collective, qui condense certains grands moments de lhistoire
éducative.
La deuxième moitié du XIXe et le début du XXe siècle
fourmillent de tentatives et de mouvements pédagogiques. Tant la pédagogie
est une affaire de politique quotidienne, de société, quelle
redevient toujours, dans les périodes troubles, de guerre, lalternative
: le désir dun autre homme, enfin dun autre enfant, parle,
souvent dans lurgence.
Cest déjà Johann Heinrich Pestalozzi et son internat dÉducation
mutuelle, où le corps et le milieu, le groupe, apparaissent comme essentiels
à lapprentissage, au tout début du XIXe siècle.
Ce sont les écoles expérimentales qui essaiment
en Europe au cours du XIXe siècle, et vont produire léducation
nouvelle. Sous des formes dailleurs aussi différentes que les écoles
nouvelles anglaises, centrées progressivement sur le développement
des élites, comme Abbotsholme (1889, Cecil Reddie), ou les communautés
françaises libertaires de Cempuis (1880, Paul Robin) ou de Rambouillet
(1904, Sébastien Faure : la Ruche). Rien de commun semble-t-il entre
lécole de Tolstoï à Iasnaïa Poliana (1848), Alexander
S. Neill à Summerhill (1923) et le Makarenko des années 1920.
Et pourtant !
Toutes ces expériences tissent un savoir commun de lécole,
un fantasme humanitaire propre à la naissance du XXe siècle occidental.
Freinet le saisit bien intuitivement, il reprendra des USA, de lEurope,
de lURSS, ce qui fera son mouvement : la pédagogie passe par le
groupe et la relation maîtrisés , cest ce qui
autorise les technicités enseignantes. Lui décidera de changer
lécole publique, ambition sans précédent. Tous ces
pédagogues se retrouvent en partie sur la même ligne dintention,
sur la même dérive romantique : faire des enfants, en nombre, différents
des adultes, différenciés et sans attendre, ici et maintenant;
travailler autrement, avec une morale communautaire, les exigences dun
collectif de vie; infléchir ou corriger les références
socioculturelles, pour recréer un environnement favorable à une
éducation qui prenne. Cest ça aussi, la pédagogie
: impatience et utopie. Évidemment, linconscient est en jeu !
Ainsi, des écoles viennent, avec les mêmes caractéristiques
inconscientes, se fixer dans lhistoire de la pédagogie, et y prendre
une place désormais marquante, à part entière. En général
elles sont uniques, je parierais même quelles le resteront. Mais
ce que certains pourraient invoquer contre ces écoles intégrales
se retourne en enseignements pour lautre école, la nôtre,
celle qui ne veut rien savoir de la relation, de la parole, du monde actuel.
En effet, la vraie modernité en matière décole, celle
de la Neuville notamment, cest dy enraciner en quelque sorte
en plus les sciences humaines. Par là, nous avons appris à
tenir compte, au cur même de lapprentissage, de la relation,
du désir de savoir, du groupe, autant que de lintelligence. Par
là, nous avons compris que les grandes avancées intellectuelles
sopéraient dans la complexité humaine totalement assumée,
et non à lécart du temps et des choses désormais.
Par là, nous pressentons que lenseignement ne suffit plus, pour
apprendre. Il faut sy mettre à plusieurs, encore une fois, et pas
nimporte comment. La sociologie, la psychologie sociale, la psychanalyse
ont permis de mieux tenir la route, avec une plus grande rigueur, et, surtout,
une parole pleine, consciente delle-même.
Presque instinctivement, mais avec force, ce groupe sest fait ses références,
son dispositif, où la pédagogie laisse surgir et sinstaller
lanalyse, où lenfant et ladulte sont ensemble, sans
jamais se confondre. Ça cest linstitutionnel ,
ce moteur même de la vie, abordé avec science, car linstitution
réclame autant dattention que lenseignant et lenseignement.
Une école, ça se soigne.
La Neuville prend donc sa place. Et ce nest pas nimporte laquelle.
Alors que les écoles parallèles, toujours pensées dans
le refus viscéral de lécole traditionnelle, ont tant de
mal à survivre parce quelles ont perdu linstitution de vue,
la Neuville poursuit son travail avec cette obstination et cette modestie qui
caractérisent les vrais novateurs, ceux dont on parle encore quand les
institutions copie conforme se sont tues. Elle réussit
lalliance du mythe et de lefficacité : voilà une école
où lon apprend, en apprenant à vivre, chacun avec lautre.
Où éduquer tient des sciences appliquées.
Je tiens à linstitution scolaire et à lécole
publique. Et je crois que la Neuville la conforte sur quelques grandes idées
pédagogiques et la questionne sur quelques autres.
En effet, la Neuville démontre avec force à lécole
publique au moins trois choses : la nécessité dun projet
détablissement, dune équipe relativement intégrée,
de références et doutils pointus et partagés pour
la gestion des apprentissages.
Elle linterroge sur la quasi-impuissance qui est la sienne à prendre
en charge les cas difficiles, et à admettre au nud même de
lapprentissage un travail éducatif, proprement scolaire, de haut
niveau.
Elle lui souffle, enfin, que limaginaire et le rêve restent les
grands agitateurs de la réalité et quune école sans
désir est une école morte.
Pestalozzi, à Yverdon, Freinet, au Pioulier, Neill, à Summerhill,
Makarenko, à Gorki et Djerzinski. La Neuville doit beaucoup aux uns et
aux autres, à Freinet en particulier, ce ténor de lécole
publique moderne; à Françoise Dolto; à Fernand Oury et
à la pédagogie institutionnelle. Elle leur doit de pouvoir désormais
parler à travers lhistoire.
Nous devons à la Neuville de nous rappeler quune grande pédagogie
reste possible.