Contribution aux
Cahiers de la Neuville, n° 3 (1979)

Colette LANGIGNON

 



Pendant plusieurs années, j’ai été assistante sociale dans un groupe scolaire. Parallèlement, avec un couple d’amis, je participais à des colonies de vacances et à des camps d’adolescents. Nous faisions partie des centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active, mouvement en plein essor après la guerre, où se retrouvaient et se formaient de nombreux enseignants désireux de vivre avec des jeunes la période des vacances et de se former à un autre travail : celui d’éducateur.

Les travaux de Freinet, Oury, Vasquez, Deligny venaient inspirer, enrichir leur recherche mais ne trouvaient pas souvent un accueil favorable dans leur école.

Aussi, quand je vous ai vus, Pascal Lemaître, Fabienne d’Ortoli et Michel Amram, je vous ai reconnus tout de suite. Je me suis dit que vous étiez de ceux qui ne sont pas nuisibles aux enfants, qu’ils ne vous serviraient pas à régler des comptes ou à vous donner bonne conscience, ça paraissait beaucoup plus sain que ça.

Vous aviez un enthousiasme extraordinaire. Vous étiez très sérieux mais sans vous prendre au sérieux. Vous n’étiez pas imbus de vos idées qui étaient fortes mais pouvaient être soumises à votre critique interne et à celle des autres.

Ce qui m’avait intéressée, c’était la globalité de votre projet : accompagner l’enfant dans la vie, dans sa vie, pas seulement d’écolier mais d’enfant par rapport à lui-même et en relation aux autres. Il me semble que c’était déjà très net à ce moment-là. Pour vous, l’enfant était déjà un sujet, même si vous ne le “ saviez ” pas encore. Vous aviez un intérêt et un respect profond pour lui.

Je me suis dit que je pouvais vous faire confiance et j’ai incité des collègues psychanalystes à faire de même. Françoise Dolto l’avait fait dans le même temps. Et je suis restée en contacts très suivis avec vous notamment dans les débuts.
À la première visite que j’ai faite à la Neuville, j’ai été surprise que vous ayez des enfants aussi difficiles, mais c’était fabuleux, vous vous en tiriez remarquablement.

Ce qui était très frappant – ce n’était peut-être pas toujours comme ça dans le quotidien, mais c’est ce qu’on ressentait en venant dans ce lieu pour une journée – c’est que tout le monde était bien ensemble. Ça cohabitait, ça circulait bien. Il y avait énormément de tolérance, il y avait du respect, pas d’a priori rendant les projets impossibles. Vous étiez prêts à tout essayer et c’est comme ça que vous avez réussi les choses. Si vous en aviez su davantage, peut-être n’auriez-vous pas eu cette liberté de bâtir des projets, de les mener à bien.

Vous aviez d’énormes difficultés matérielles mais vous donniez le sentiment d’avoir beaucoup de plaisir à vivre suivant vos idées, vos choix affectifs…

Je ne sais pas si c’est du fait de tous ces enfants différents que vous aviez accueillis ou si c’est du vôtre, mais il y avait à la Neuville une tolérance, un regard qui ne jugeait pas mais qui tenait compte de l’autre. Ce qui est exceptionnel. Il n’y avait pas de peur, donc pas de rejet ou d’agressivité. Ça circulait autant que faire se pouvait et il se pouvait beaucoup.