Contribution aux
Cahiers de la Neuville, n° 3 (1979)

Agnès LAGACHE

 


Imaginez Tarzan, et son impétuosité tempérée d’intelligence. Imaginez l’être le plus curieux de la terre, et son “entreprenance” allégée d’une vraie connaissance de son monde. Imaginez l’enfant absorbé dans un devoir difficile, mais son corps ne porte pas trace de cette courbure. Imaginez la loi commune, mais personne n’est gommé de son uniformité.
Non, je n’arrive pas à parler de chacun des enfants et d’un seul. Oh, certes, ce sont des individus! Ils sont même terriblement individualistes, différents, irréductibles dans chacun de leurs langages.

Mais la profonde gentillesse de Didier, et la fidélité qu’il met dans ses rapports avec chacun… est-ce que ce n’est pas aussi le silence de Cyrille, et son rare sourire précis? Mais François faisant trois cent quarante et une fois le tour du puits en courant, n’est-ce pas aussi Paul trébuchant dans le problème inintellectualisable de ses pédales de bicyclette? Mais Maïté partant en riant pour l’Amérique, n’est-ce pas aussi Natacha construisant impeccablement le mur Ouest des tuiles du mah-jong?

Ailleurs, je suis ce que les autres ne sont pas. Ici, je suis moi. Au contraire de ce qui est ressenti dans les écoles “ traditionnelles ”. je me suis sentie étonnamment renforcée dans mon identité propre. Je suis ce qu’ils attrapent en moi, font rebondir, rattrapent comme ce qui peut passer le plus “ vraiment ” entre nous; ils jouent avec, l’éparpillant un peu dans la lumière du jardin, et me le rendent défini, pratiqué. Et je crois que les enfants ressentent la même chose.

Il n’y a guère d’endroits où les gens soient si différents, si individuels, si eux-mêmes. Mais ce sont des différences circulantes. Résonnantes, fortes, et perméables. Chacun se renforce non de ce qu’il oppose mais de ce qui circule de lui dans les autres sans s’y trouver perdu. Alors?

Pour faire le portrait de chacun : dessiner le jardin, la cuisine, la classe et les ballons, tout le grand réseau des circulations actives. Voir François bondir de point en point dans ce tressage, petit roi heureux rendu généreux par son bonheur; à tous les personnages qu’il entreprend, il fait cadeau de ce qu’il se sait heureux. Aller très vite au jardin voir Cyrille, l’oiseau balançant sa branche, bercé du jeu de l’équipe de football. Écouter, dans un coin du couloir, Paul enlacer ses phrases précieuses et solidifiées à la distance qu’il maintient autour de lui, pour la briser d’ironie. Le faire rire en passant, saluer l’ombre légère qui se décale d’un sourire et qui s’appelle Jean-Pierre.

Laisser passer un nuage, un cri, une odeur de gâteau.

Saluer au passage Patrick, le constructeur, pierres, maisons, bois, ordre du bâtir, et Laurent si content que chacun aille bien. Se faire accompagner partout de Céline, sa main forte a le poids de son plaisir d’être. Demander à Anne-Sophie ses beaux dessins et ses belles histoires, sagesse lourde du savoir et comme tenue en retrait. Laisser en même temps Alexandre rouler dans l’impalpable farine chaude de la vie des grands, et donner l’autre main à Natacha. Câlin, la petite qui devient si grande. Laisser passer le temps, l’herbe du talus et les encouragements à Poulidor.

Recevoir la curiosité, le savoir-faire de Maïté, ultime ressource de tous les problèmes, maîtresse d’elle-même depuis l’élan gai du matin jusqu’aux livres du soir. Demander à Didier de bousculer l’ordre établi au nom d’un plus grand art des rencontres, pendant que Renaud, le discret, observe, du haut de son rôle de grand frère.

Et pour se reposer, se retrouver dans le monde plus paisible où l’on sait regarder et poursuivre l’œuvre de ses mains, partir avec Ève voir les plantes qui poussent, dans la forêt, là où il y a des découvertes, des cailloux, des champignons, et, de nouveau… des enfants aux différences circulantes. (1979)
Agnès Lagache, professeur de philosophie, écrivain.