Préface au livre de l'école

Catherine DOLTO
1989

 




La Neuville, ces quelques phonèmes ont longtemps flotté au-dessus de la famille Dolto sans évoquer quoi que ce soit de précis. Le téléphone sonnait : c’était “ la Neuville ”. Françoise était occupée plusieurs heures un samedi après-midi : c’était pour “ la Neuville ”. Peu à peu les choses se précisèrent et la Neuville quitta son statut de jeune fille errante pour prendre corps : c’était une école! Dans les derniers mois de sa vie, “ la Neuville ” fut presque un sujet de tensions entre elle, toujours prête à lui accorder du temps, et nous, ses enfants, toujours soucieux de son repos. À la façon presque sauvage et en tout cas incontournable dont elle défendit ces rendez-vous, nous comprîmes l’importance que cette “ Neuville ” avait dans son cœur. Jusqu’à son dernier souffle ou presque, elle fut attentive à ce qui s’y passait, s’intéressant à chaque enfant et à chaque événement avec précision.

Après sa mort, j’ai découvert l’univers de l’école de la Neuville, en travaillant sur les textes rassemblés dans ce livre, avec Fabienne d’Ortoli et Michel Amram que j’ai appris à connaître autour de cette entreprise commune.

Alors j’ai compris pourquoi ce lieu et ces gens avaient fait battre si fort le cœur de Françoise, elle qui, petite fille, aurait souhaité devenir “ médecin d’éducation ”. Elle avait, je crois, trouvé en eux une équipe qui, avec son génie propre, avait le courage quotidien et l’audace fondamentale de réaliser un projet utopique aux yeux de tous, mais dont elle était sûre qu’il était viable et source de vie pour ceux, enfants et éducateurs, qui le partageaient.

Une école qui soutient, qui permet à chacun de s’épanouir en apprenant, une école qui prévient d’éventuels troubles de la personnalité et une école qui soigne même parfois : grâce à la Neuville, elle a vu se concrétiser son rêve d’enfant.
C’est pour moi la clef de la passion qu’elle avait pour ce lieu, qui fut pour elle comme un laboratoire dans lequel se vérifiaient ou non ses certitudes et ses interrogations, mais un laboratoire où les enfants étaient toujours et avant tout respectés.

Ainsi du début à la fin, sa vie s’organisera autour d’un souci essentiel : la prévention à tous les moments de la trajectoire humaine. Il y a des choses plus faciles à dire qu’à faire, elle le savait et on ne se privait pas de le lui répéter. Parce que c’était elle et parce que c’était eux, l’impossible est devenu quotidien. Ensemble ils ont prouvé que le respect de son désir était le plus beau cadeau qu’un adulte puisse faire à un enfant. C’est aussi une leçon qu’elle nous a donnée en se battant avec une telle intensité pour que vive un tel projet, dont la réalisation donnait sens à tout ce qui fut son combat.

Ce livre raconte l’aventure de quelques humains de tous âges attelés ensemble à une tâche qui les dépassait chacun individuellement. Ainsi prenait corps le rêve de celle qui, toute petite fille, interpellait déjà son entourage."Un lieu où il y a de l'école"