Quitter la Neuville du Bosc

 

" Si l'on veut que les choses continuent d'évoluer, il faut peut-être que l'on soit moins éloigné de Paris et que l'on ait plus d'argent, donc d'élèves pour financer cette ouverture. Dans les deux cas, cela passe par un déménagement. Les locaux trop vétustes, trop exigus représentent un obstacle à cette évolution. "

On se met donc à chercher. Nous visitons une douzaine de locaux pour nous rendre compte. Certains sont bon marché mais nécessitent des travaux considérables. Les autres sont hors de prix.

Jusqu'au jour où nous arrêtons notre choix sur le Château de Tachy, en Seine-et-Marne, bâtiment en bon état et d'un prix abordable, même pour nous, puisque Fabienne accepte de vendre des terres dont elle vient d'hériter de son père.

Le prix de vente en est d'un million. Il nous faut donc trouver un prêt d'un montant de 800000 francs. Ce ne devrait pas être trop difficile, pensons-nous, l'école offre des garanties sérieuses de remboursement mensuel, ce dernier ne sera pas très supérieur à notre loyer. Cependant l'inflation bat son plein. Le crédit moyen tourne autour de 16-17 % et avec notre apport d'un cinquième de la somme, toutes les banques connues nous refusent. " Ordinairement nous acceptons un apport de 20 % de nos clients mais dans cette affaire, je vous demanderai 40 % ", n'hésite pas à nous affirmer un directeur d'agence parisienne, encore moins scrupuleux que ses collègues. Après plusieurs mois de démarches, nous en sommes au point mort. Un organisme foncier d'Évreux nous fait de vagues propositions : le taux du crédit envisagé est de 19,5 %, il monte en quelques semaines jusqu'à 21 %. Finalement, le banquier se récuse.

Nous avions établi un dossier comprenant des attestations d'honorabilité de tous ceux qui se sentaient concernés par notre travail. Françoise Dolto en faisait partie :


" Vous m'avez parlé lors de notre dernière rencontre de votre projet de déménager l'école de la Neuville dans un local plus adapté, plus spacieux. Je m'en réjouissais sachant aussi que cela ne modifierait pas les principes fondamentaux de votre travail.
Or, j'apprends que vous avez de grosses difficultés pour obtenir un emprunt auprès de la banque, malgré les garanties financières et morales que vous donnez.
Est-ce qu'une lettre auprès de M. Jacques Lang, que je connaissais bien avant qu'il ne devienne ministre de la Culture (du temps du TNP et, avant, du Festival de Nancy), est-ce qu'un appui de ce côté pour attirer l'attention sur votre cas pourrait vous aider?
Je n'ai guère d'autres moyens, mais je suis si intéressée par votre travail dont j'ai pu mesurer les effets éducatifs et bénéfiques sur certains enfants que je veux essayer de vous aider…
Je vous joins une lettre pour M. Jacques Lang. Si vous pensez que cela peut vous aider, transmettez-la-lui…
Bien à vous, à Michel et à Pascal. Je vous souhaite de réussir. F. Dolto "

Par le même courrier, Françoise Dolto écrivait au ministre de la Culture pour lui demander d'intervenir :


" Si j'ose vous déranger actuellement que vous êtes pris par tant de hautes fonctions, c'est qu'il s'agit de quelque chose qui me tient à cœur et qui, je crois, ne peut pas vous laisser indifférent.
Vous savez combien je m'intéresse à la prévention des troubles psychosociaux chez les enfants… Or, bien que je sois thérapeute, il n'y a pas que la "thérapie", les rencontres du psychanalyste ou les rééducations, il y a le milieu pédagogique, il y a l'ambiance, les rythmes de vie, l'intelligence pédagogique des enseignants, le nombre aussi, et l'environnement…
[L'école de la Neuville] est un établissement pédagogique dont j'ai suivi le travail depuis ses débuts, avec une équipe de gens vivants et convaincus de l'importance des relations interpersonnelles et des responsabilités dans la marche de la maison. J'avais même plaidé pour que Fabienne reçoive le prix de la Vocation, il y a quelques années… Comme le temps passe… [Or, la Neuville] est actuellement en difficulté pour seulement continuer à exister…
En effet, l'évolution pédagogique contraint les éducateurs à trouver un local mieux adapté… L'échec de cette opération obligerait à court terme l'école de la Neuville à cesser toute activité… Pourriez-vous intervenir en leur faveur? Eux-mêmes, mieux que moi, vous diront comment. Je serais très heureuse si vous vous penchiez sur leur problème et si vous pouviez les aider.
Ce sont des maisons " moyennes " en nombre, comme celle-là, qui contribuent à renouveler les principes d'éducation et d'enseignement en France, dans le respect des enfants et de leurs familles en leur donnant les moyens d'une autonomie responsable.
Recevez, Monsieur le Ministre, l'expression de ma haute considération. Vous savez que je me donne complètement à la tâche de prévention chez les enfants et les jeunes. L'école de la Neuville va dans le sens de tout ce qui me préoccupe. F. Dolto "


Nous recevons, pour toute aide, une lettre du ministère certifiant son intérêt pour notre travail. Grâce à ces documents, nous réussissons toutefois à obtenir une promesse de prêt par un organisme d'État au taux sans concurrence de 23 %! La promesse d'achat du Château est même déjà signée lorsqu'on nous signale que l'organisme prend le risque mais ne prête pas l'argent. Il faut encore trouver une banque acceptant de faire le tiroir caisse.


Prenant une nouvelle fois le bâton du pèlerin, nous nous mettons en route pour cette ultime démarche. À Bray-sur-Seine, petite commune de Seine-et-Marne, nous trouvons une succursale d'une grande banque dont le chef d'agence, André Commenge, connaissait bien la propriété à vendre. Il se souvenait d'y avoir vu, enfant, en matinée récréative, Fernandel et Dranem et c'est là que les enfants du pays passaient la retraite qui précédait leur première communion.
- Ce n'est pas cher payé pour une aussi belle propriété, estime-t-il. Était-ce possible, pensions-nous? Nous n'avions, en dix mois, entendu une réflexion de cet ordre.
Il nous questionne sur notre activité et garde notre dossier. Cela lui plaisait que ce bâtiment héritier d'une longue histoire sociale dans le pays, et pratiquement déserté, reprenne du service actif pour un projet intéressant.
- Je n'ai pas du tout de fonds, actuellement, et je le regrette car j'aimerais faire quelque chose. Je vous contacterai bientôt.
Cet homme nous avait-il seulement payé de courtoisie? Nous le craignions franchement, instruits par ses collègues qui avaient, entre eux, rivalisé d'hypocrisie.


Nous le rappelons tout de même un peu plus tard. La réponse est positive. Il nous demande les coordonnées téléphoniques de l'organisme de crédit pour régler les détails. Nous les lui communiquons, non sans un pincement au cœur. Étions-nous au bout?
Non, nous ne l'étions pas. Il nous rappelle cinq minutes plus tard. Furieux. Il venait d'apprendre les conditions du prêt et il était outré.
- Mais finalement, quel service rend cet organisme et que fait-il, à part prendre une commission exorbitante? Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de risques à vous prêter de l'argent. Venez me voir, on va arranger ça.
Quelques jours plus tard, nous signons une demande d'emprunt au taux de 14,75 %.
Un mois après, nous nous rendons à Tachy pour la dernière fois en tant que visiteurs. Dans la nuit un violent orage s'était abattu sur la région et la foudre avait frappé deux fois dans la propriété. Deux immenses arbres séculaires, un chêne et un hêtre, gisaient sur le sol. L'un d'eux, planté sur un talus, avait laissé sous lui un impressionnant cratère de craie de plusieurs mètres cubes.