Premiers élèves

 

Nos efforts pour attirer l'attention ne permirent pas même un début de recrutement. Nous n'avions trouvé qu'une solution pour faire rentrer de l'argent et établir un contact avec des clients potentiels : pendant les congés scolaires, nous gardions des écoliers parisiens. Ce n'était ni très simple ni très enthousiasmant. Nous avions envie de commencer à travailler, eux non, ils étaient en vacances. Néanmoins, ce qu'on leur proposait leur plaisait et certains souhaitaient rester.

Les parents, eux, hésitaient… Les premiers à tenter cette expérience de séjour prolongé furent trois sœurs dont les âges s'échelonnaient entre six et dix ans. Nous les connaissions depuis qu'elles étaient toutes petites. Très vivantes, elles n'appréciaient pas vraiment les écoles, pourtant nouvelles, dans lesquelles elles étaient allées jusque-là. C'était tout à fait le genre d'élèves que nous souhaitions avoir. Ève, neuf ans, écrivit dans le premier journal de l'école :
" Fabienne, Michel et Pascal, un jour, sont venus chez nous et ils ont dit : "On voudrait faire une école" et ils ont demandé si on voulait venir, alors on a dit : "Oui". D'abord c'est Anne-Sophie et moi qui sommes allées et on a vu que c'était très bien. Alors en revenant chez nous, on l'a dit à Maïté. Alors Maïté est venue. On a quitté notre école à Paris et on est venues en Normandie. "

Maïté, l'aînée, gaie, dynamique, exubérante même, était toujours curieuse de tout, elle avait aussi une fâcheuse tendance à ne rien achever. C'est elle qui avait été la plus enthousiaste pour aller à la Neuville après un bref temps d'hésitation. Ève, sa cadette d'un an, suivait sa grande sœur pour l'essentiel. Mais elle ne manquait ni d'esprit ni d'habileté. Anne-Sophie était timide, fragile et un peu sauvage, souvent en opposition avec les deux autres. Elle n'aimait pas l'école mais elle voulait bien venir dans celle-ci parce qu'elle lui semblait différente. Au fond, elle n'avait suivi les autres que pour ne pas rester seule à Paris.

Un jour où nous recevions des parents en vue d'une inscription, nous étions allés les chercher pour meubler l'école. Les enfants devaient ranger la classe. Pour faire chic, elles avaient mis une sorte de couvert scolaire, un cahier de chaque côté avec, de part et d'autre, une règle et un crayon et au-dessus, une gomme. Toutes les chaises que nous avions avaient été mises là. De sorte que leur visite terminée à l'autre extrémité de la maison, les visiteurs étaient restés debout! Ils n'inscrivirent pas leur fille… Les élèves d'emprunt, par contre, étaient ravies et décidées à rester…

Nous faisions tous nos trajets dans la voiture de Pascal, qui était trop petite. Nous voulions un minibus. Solution chère mais ne demandant pas d'apport, on donnait la voiture en reprise. Les mensualités du minibus étaient de 850 francs par mois. Ce qui était notre plus grande dépense mensuelle après le loyer (1500 francs). Ce minibus nous donnait une formidable autonomie de déplacement. Il suffisait d'embarquer tout le monde et nous pouvions, à tout moment, nous rendre où nous le souhaitions. C'était très commode de se déplacer ainsi au gré des événements. Du coup, tout, ou presque, devenait pédagogique : aller au marché, rapporter du bois de la ferme voisine ou visiter les usines désaffectées d'Elbeuf et y acheter des draps.

Nous allions aussi, avec les enfants, dans les librairies spécialisées à Paris pour choisir nos livres et le matériel pédagogique dont nous avions besoin. Un jour, la responsable du magasin OCDL, que nous fréquentions assidûment, voyant que nous hésitions avant de faire un achat, nous proposa de lui vider sa cave et d'en emporter le contenu…