Une anecdote... Fabienne à la télé

 

Le temps avait passé. Nous existions maintenant depuis douze ans et ni la presse spécialisée ni les quotidiens n'avaient publié la moindre ligne sur l'école, si l'on excepte un petit journal normand. Nous n'étions même pas recensés dans les articles de journaux concernant les écoles différentes.

Nos publications circulaient dans quelques librairies spécialisées. Elles se vendaient un peu mais n'avaient suscité qu'un très faible écho. Nous commencions en revanche à bénéficier d'une certaine estime dans les milieux éducatifs.
Pourtant, nous avions essayé, à diverses occasions, de nous faire connaître, ne serait-ce que pour modifier nos difficiles conditions économiques. Nous avions contacté plusieurs grands journaux sans même en obtenir accusé de réception. Même un passage à la télévision ne changea rien à cet état de fait.

En mai 1981, en effet, Françoise Dolto avait invité Fabienne à venir parler de la Neuville sur le plateau lors d'une émission de télévision construite autour d'elle et de ses centres d'intérêt. La journaliste avait bien du mal à situer le discours de Fabienne et notre projet pédagogique. Ses questions comme ses demandes de précisions traduisaient un embarras significatif.

JOURNALISTE - Vous n'avez pas très envie de parler de politique, de remuer de très grandes idées, pourtant vous êtes une femme qui se bat pour des idées…
F. DOLTO - Oui mais… il faut savoir pour quoi on est fait. Je crois que s'occuper de ce qu'on connaît bien, c'est ça être à sa place dans une société. Je vous l'ai dit : l'éducation m'intéresse beaucoup… (rires)
JOURNALISTE - À côté de nous, Fabienne d'Ortoli, qui a fondé une école à la Neuville… Qu'est-ce que c'est que cette école?
F. D'ORTOLI - C'est une école partie de la volonté de créer avant tout un milieu de vie. Pas uniquement une école, mais un lieu où il y aurait beaucoup d'activités à côté de l'enseignement scolaire, où, en fait, tous les enfants trouveraient à s'occuper. Où chaque enfant serait reconnu à sa valeur, serait mis en valeur.
JOURNALISTE - Cela veut-il dire que vous vous occupez d'enfants difficiles? Est-ce une école spécialisée pour les enfants dont on ne sait pas quoi faire?
F. D'ORTOLI - Non. C'est pour les enfants en général…
F. DOLTO - Vous avez même eu des enfants qu'on ne pouvait pas prendre à l'école à leur niveau de classe parce qu'ils étaient trop jeunes…
JOURNALISTE - Des surdoués, alors?
F. DOLTO - Non, simplement des enfants qui n'avaient pas l'âge pour rentrer dans une classe. Des enfants qui ne sont pas comme des œufs, calibrés. À cause de ça, on les rejette…
F. D'ORTOLI - Même les enfants qui peuvent aller dans le circuit traditionnel s'y retrouvent. Les enfants ont besoin d'un équilibre dans leurs différentes activités. Ce qu'on a voulu créer, ce n'est pas seulement pour les enfants… C'est un milieu qui convient aussi aux adultes.
JOURNALISTE - Pour les adultes, qu'est-ce que vous voulez dire?
F. D'ORTOLI - Cela veut dire que les adultes sont contents d'y vivre. On n'a pas créé ce milieu en se disant : l'enfant a besoin de telle ou telle chose. On considère aussi ce dont les adultes ont besoin.
JOURNALISTE - Les adultes, c'est-à-dire les enseignants?
F. D'ORTOLI - Dans une école traditionnelle, l'adulte n'est peut-être que l'enseignant, pas à la Neuville…
JOURNALISTE - Mais alors, qu'est-ce que c'est, l'adulte, dans cette école?
F. D'ORTOLI - L'adulte, c'est celui qui fait la cuisine, qui s'occupe des travaux d'aménagements, en plus des cours. À un niveau différent, bien sûr, de celui des enfants parce que justement il est adulte, c'est-à-dire qu'il est responsable de l'école et qu'il est indépendant, alors que les enfants, eux, ont leurs parents…
F. DOLTO - Je trouve qu'à la Neuville, il y a un climat qui vient des adultes qui ont fait équipe et qui ont à cœur de créer un milieu de vie dans lequel chacun est porté à devenir créatif comme il a à l'être. En fait c'est ça… Et vous délivrez aussi un enseignement, le même enseignement qui se fait ailleurs, où chacun prend ce qu'il peut prendre et donne ce qu'il peut donner. Bien, je crois que c'est ce qui est recherché partout, mais c'est vous, la Neuville, qui avez lancé ça…
JOURNALISTE - Est-ce que c'est une expérience qui peut être généralisée?
F. D'ORTOLI - Généralisée complètement et de la même façon, non. Mais des choses pourraient être changées en tenant compte de ce qui se passe dans des lieux comme la Neuville.

Les Neuvillois adultes et enfants étaient ravis que l'on parlât d'eux à la télévision mais, en définitive, plutôt déçus par le résultat sur l'écran. Si nous voulions réussir à nous faire connaître et sortir, peut-être, d'une situation économique préoccupante, il nous fallait réaliser la présentation de l'école nous-mêmes.