Le parrainage : entretien avec Françoise Dolto

 

Ce détour concernant les parents nous ramena à l'un des points de départ de cette séance : le parrainage. Certains enfants ont observé que Gilda (quatorze ans) n'est guère indulgente avec sa filleule Amélie (neuf ans). Elle gronde et secoue la fillette lorsqu'elle n'a pas fini de faire son lit et de ranger son coin quand la cloche sonne. Cependant elle s'occupe bien d'elle et l'aide efficacement. Amélie progresse bien et devient plus autonome. Elle avait tendance auparavant à se comporter comme une petite princesse et Gilda, avec quelques autres, lui en avait fait la critique. Tout compte fait, cela se passe plutôt bien entre elles : la benjamine ne se plaint pas alors qu'elle n'hésite pas à mettre des mots dans le carnet. " Peut-être n'ose-t-elle pas, dans ce cas? " ont suggéré certains. Fabienne ne semble pas de cet avis et n'est pas encline à intervenir dans cette relation particulière.

FABIENNE - À l'école, certains grands s'occupent des plus jeunes. Ce système, qu'on appelle le parrainage, se passe plutôt bien dans l'ensemble. On laisse les grands agir assez librement avec les plus jeunes (à l'intérieur des règles de l'école). Mais je m'aperçois que les filles ont tendance à reproduire l'attitude maternelle… qui est, elle-même, plus ou moins bonne. Les jeunes pourtant ne se plaignent que très rarement…
F. DOLTO - Ils s'accommodent de ce style de relations.
FABIENNE - On en parle entre adultes : " Tu devrais dire à celle-là qu'elle en demande trop, à celle-ci qu'elle est trop discrète… " J'hésite à intervenir. Les deux enfants, la marraine surtout, ne risquent-ils pas de se retrouver sans savoir comment être?
F. DOLTO - Marrainer, c'est une façon d'être, oui… mais ce n'est pas être mère… La marraine doit savoir que ce qu'elle fait, c'est pour aider la plus jeune… Ce n'est pas pour commander ni pour exercer un pouvoir. Entre la mère et l'enfant, il y a un lien génétique, un narcissisme charnel qui joue. Le parrainage relève beaucoup plus de l'idée d'éducation. Ce n'est pas : " Je fais comme une mère avec son enfant " mais " J'aide une plus petite à se faire à l'école "… Est-ce ponctuel ou bien tous les grands parrainent-ils un petit?
FABIENNE - Dans l'ensemble, les enfants sont volontaires pour le faire…
F. DOLTO - Et les jeunes veulent être parrainés?
FABIENNE - Ils ont le droit de ne pas l'être mais en général, quand ils sont petits et nouveaux, ils sont contents d'avoir un ancien qui s'occupe d'eux.
F. DOLTO - Je connaissais une école qui pratiquait quelque chose de ce genre. J'ai eu des patients, devenus adultes, qui racontaient combien certains avaient souffert de leur parrain. C'était une école de garçons, ce n'est peut-être pas pareil.
MICHEL - Chacun avait son parrain personnel?
F. DOLTO - Oui, chacun.
FABIENNE - Mais l'avaient-ils choisi ?
F. DOLTO - On imposait à un grand de prendre un petit en charge… Quelle est la tâche des aînés, chez vous?
FABIENNE - Il y a tout un côté matériel : les marraines s'occupent du linge, aident les petits à faire leur sac, rendent compte aux parents des histoires de chaussettes…
F. DOLTO - Et ça aussi bien les filles que les garçons?
FABIENNE - Oui… Ils vérifient que tout va bien… S'il y a un problème, par exemple un conflit avec un camarade, c'est le parrain que l'on va voir, directement…
F. DOLTO - Comment vous apercevez-vous qu'il y en a un trop négligent ou trop dur?…
FABIENNE - Ce sont les autres enfants le plus souvent qui en parlent…
MICHEL - Il y a aussi l'observation des adultes sur le terrain. De façon générale, ça ne pose pas de gros problèmes…
F. DOLTO - Quand les autres l'ont dit, vous pouvez avoir un colloque particulier avec cette aînée, et lui demander : " Est-ce que tu ne crois pas que tu fais soit comme ta maman, soit le contraire? Comme tu aurais voulu que ta maman soit quand tu étais petite? Pense que c'est ni l'un ni l'autre que tu dois faire. Ton devoir à l'égard de cet enfant-là, est qu'il devienne capable, lui aussi, de faire ce que tu lui enseignes, c'est-à-dire qu'il devienne responsable de lui. "
FABIENNE - C'est vrai, j'hésite souvent à parler comme ça parce que j'ai l'impression que je vais faire une critique des parents.
F. DOLTO - Non, vous faites une critique de la dépendance aux parents. Or, si un enfant de huit-neuf ans ne critique pas ses parents, il ne deviendra jamais un pubère normal. Critiquer, c'est aimer. Critiquer permet de faire autrement, c'est autre chose que contester en faisant le contraire. Il ne faut pas faire pareil non plus. Si on faisait toujours comme les parents ont fait, on en serait encore à Cro-Magnon.
FABIENNE - Mais est-ce qu'on doit leur donner des conseils?
F. DOLTO - Vous leur demandez d'abord : " Tu as entendu ce qu'ils ont dit…? "
FABIENNE -… " Qu'est-ce que tu en penses? " " Est-ce que tu es d'accord? Ou bien trouves-tu que c'est injustifié? "
F. DOLTO - C'est ça! Le simple fait de lui poser la question l'amènera à réfléchir. Même si elle dit : " Non, non, c'est très bien comme je fais. " Il faut lui laisser le temps. À la deuxième ou à la troisième fois, vous pourrez parler de l'identification ou de la contre-identification à la façon dont eux-mêmes ont été peut-être parrainés en entrant à l'école.
FABIENNE - Gilda, par exemple, a tendance à être un peu rude…
F. DOLTO - Elle a été parrainée, elle aussi, comme ça?
FABIENNE - Non, c'est sa mère qui est comme ça.
F. DOLTO - Demandez-lui : " Quand tu étais petite, est-ce que ta maman avait la main leste comme ça? Est-ce que toi tu aimais qu'elle soit comme ça ou tu aurais voulu qu'elle ne le soit pas? "
Parce qu'il y a des enfants qui aiment ça, et qui provoquent les parents. Mais ne dites pas ça la première fois… La première fois, posez simplement la question : " Les autres ont dit ça; toi qu'est-ce que tu en penses? "
FABIENNE - C'est vrai que c'est un travail difficile qu'on leur demande là…
F. DOLTO - C'est un énorme travail éducatif pour l'avenir. C'est pour cela que je ne crois pas qu'il faille l'abandonner. Plutôt qu'une motivation pseudo-maternelle ou pseudo-paternelle, il faut développer les motivations d'éducateur. Sans trop de narcissisme…
FABIENNE - J'ai reçu des parents, récemment, dont le fils est à l'école depuis qu'il est petit. Il a douze ans maintenant et a été parrain cette année. La mère disait qu'elle avait senti des changements dans son comportement. Il était très désordonné, il s'est énormément responsabilisé. La mère m'a dit : " Il parle de pédagogie. " Il est venu lui demander des conseils : " Maintenant je suis parrain, je voudrais savoir… "
F. DOLTO - C'est l'effet que cela devrait faire à tous. Si ce n'est pas le cas, c'est parce que les parrains se vengent sur le jeune de ce qu'ils ont subi de leur mère…J'ai eu en analyse une institutrice. D'abord, si elle est venue en analyse, c'est que ça ne marchait pas très bien. Elle m'a dit comment elle avait été amenée à choisir son métier : " À huit ans j'ai voulu être institutrice pour pouvoir emmerder les gosses comme je m'étais fait emmerder quand j'étais petite… "
FABIENNE - Comme dans Zazie dans le métro!
F. DOLTO - Exactement! D'ailleurs elle me l'a dit… C'était pour les mêmes raisons. Après cela, elle a changé au cours de son analyse. Elle est devenue documentaliste, pensant que les enfants allaient lui casser les pieds… et réciproquement… Mais c'était vraiment une vocation qui datait de son enfance… Puisque les mères ont le droit d'embêter leurs enfants… Pourquoi pas le parrain ou la marraine? (Rires).
MICHEL - Nous sommes très vigilants sur cette institution. Ce n'est pas comme certaines techniques utilisées dans l'école, quelque chose à toute épreuve… Le parrainage est un outil comme le couteau : utile, indispensable même, mais auquel il faut faire attention. On peut se couper…
F. DOLTO - Ce n'est pas comme le sifflet au stade : ça, c'est une technique de tout repos…
MICHEL - J'en suis ravi!
F. DOLTO - Et le sifflet, c'est très football!