Après sept ans, tous les enfants ont
leurs parents intérieurs (F. Dolto)

 

Durant ces discussions surgissaient un certain nombre d'idées que l'on pourrait qualifier de théoriques. Françoise Dolto concrétisait pour nous leur possible application dans le cadre de la Neuville. Pourtant certains de ses points de vue, qui nous intéressaient comme des références, ne nous paraissaient pas applicables. Généralement parce que cela nous semblait trop difficile pour nos compétences, idéal peut-être, mais dangereux. Parce que nous ne sommes pas Françoise Dolto. On le lui expliquait. Elle acceptait très bien notre position. Elle nous faisait toujours confiance a priori.

F. DOLTO - Un enfant de cinq ans volait un fruit à l'étalage, je lui ai dit : " Non, mets ça dans le panier de ta mère : elle va passer à la caisse, elle le paiera… " Alors la mère a dit : " Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde. Mon fils, c'est mon fils et il fait ce qu'il veut… " J'ai répondu : " C'est bien dommage… " Et J'ai dit au petit : " Toi, tu sais que ta maman à tort… " Alors il m'a regardé et il a remis le fruit. Les enfants ont le sens moral mais quand leur mère les met dans une telle situation, c'est difficile d'aller contre… C'est pour cela qu'il faut leur en faire prendre conscience :
" Est-ce que tu crois que ta mère et ton père seraient d'accord avec le fait que tu as volé? C'est très difficile si tu penses que ton père et ta mère seraient d'accord. Peut-être tes vrais parents trouveront-ils que tu es malin d'avoir volé mais les parents que tu as dans ton cœur, certainement pas. "
Tout être humain a une morale qui est tout simplement celle du décalogue. Faire honneur à ses parents, ce n'est pas les aimer, ce n'est pas dans le décalogue d'aimer ses parents. Heureusement, parce qu'aimer ses parents, c'est très souvent risquer d'être perverti. Du moins si aimer c'est seulement vouloir leur faire plaisir. Les honorer, c'est tout à fait différent. Chaque être humain a un sens du bien d'autrui et du sien, du respect de l'autre et du respect de lui-même. Il n'arrive pas toujours à le mettre en action car il est divisé mais, si quelqu'un fait appel à cette unité intérieure, il l'a découvert en lui-même.
FABIENNE - C'est vrai, nous ne parlons pas des parents, en fait…
F. DOLTO - C'est bien dommage.
MICHEL - Ne serait-ce que parce que certains n'en ont pas.
F. DOLTO - Mais ils ont leurs parents à l'intérieur… Surtout, après sept ans, les enfants ont tous leurs parents intérieurs. Le parent extérieur est un détail. Ce n'est pas un vrai parent. Pour l'enfant, le parent, c'est l'image intérieure qu'il en a.
MICHEL - Vous croyez qu'on peut tenir un discours semblable en réunion, à l'école?
F. DOLTO - Oui, je crois.
MICHEL - Je ne sais pas si je suis compétent pour ça.
FABIENNE - Moi, j'ai un peu peur de tomber à côté.
F. DOLTO - Je ne sais pas, je n'ai pas l'expérience des enfants dans le collectif comme vous…
MICHEL - Tenir un discours général, sur l'école, sur la collectivité, c'est autre chose…
F. DOLTO - Oui, mais ça n'aide pas à se structurer… Cela a un effet mais à long terme…
FABIENNE - La seule chose que je peux dire à un enfant c'est : " Ce n'est pas ton rôle de t'occuper de ta mère, ton rôle c'est de t'occuper de toi. Fais ce que tu as à faire en tant que jeune fille et continue ton chemin. Tant mieux pour ta mère si elle peut s'en sortir… " Car, en fait, ils se sentent toujours très coupables quand les parents sont déficients. Mais je n'arrive pas à aller plus loin…
F. DOLTO - C'est difficile quand ce n'est pas au cours d'une analyse…
FABIENNE - Oui, c'est cela. Je l'ai dit à cette jeune fille : " Tu peux venir me voir quand tu veux mais moi, je ne pourrai t'aider que sur un plan d'école… Si tu veux vraiment parler de toi et de ta mère, c'est quelqu'un d'autre qu'il faudra que tu ailles voir… "
F. DOLTO - Oui, c'est un psychologue qu'il faut voir… Le psychologue pourra prononcer des paroles qui ne feront pas tort aux parents si l'enfant les leur redit. Vous, vous pouvez dire à tous les enfants la chance qu'ils ont d'être dans une école comme la vôtre :
" Tes parents n'ont pas eu cette chance… et ils t'ont donné l'occasion d'avoir cette chance, la société t'a donné l'occasion d'avoir cette chance, il ne faut pas que tu la gâches. Elle peut faire de toi une fille formidable. Tu as sûrement un très bel idéal en toi, il faut y arriver. Il faut que tu sentes cette étoile intérieure que tu as en toi. C'est ce que tu sens que tu dois devenir. " À une fille, vous pouvez dire : " Peut-être que tu aurais voulu que ta mère soit comme ça mais elle a été élevée difficilement, elle n'a pas eu la chance de rencontrer une école comme celle-là mais toi tu l'as. Alors à toi de travailler à devenir quelqu'un de bien. Moi, je compte sur toi. "
MICHEL - C'est un discours assez proche de ceux qu'on tient.
F. DOLTO - Oui, mais il ne faut pas faire l'économie de parler des parents. Il faut les mêler à votre discours, parce que les enfants croient être de bons enfants s'ils font comme leurs parents. C'est une manière pour eux de les excuser, de les dédouaner… Il faut montrer à ces enfants que leurs parents n'ont pas eu la même éducation, qu'ils ont traversé dans leur enfance des choses qu'ils ne savent pas, et que l'important, c'est que leurs parents leur aient donné une bonne graine de vie : " Tu as choisi ces parents-là, tu n'as pas eu tort mais il faut que tu agisses comme toi tu penses que c'est bien, pas pour les imiter ni pour leur faire plaisir. "
Il y a des mères qui se comportent comme ça avec leur garçon : " Tu peux faire plaisir à ta mère! " L'une me disait devant son fils : " Il ne veut plus coucher dans mon lit. Monsieur croit que parce qu'il a seize ans, il ne peut plus coucher dans mon lit… Pour qui est-ce qu'il se prend? C'est tout de même mon petit. Tu seras toujours mon petit. "