Un parcours...

 

Juste avant son départ, en juillet 1978, Maïté qui fit partie de la première promotion neuvilloise décrit son parcours à l'école. Elle a alors quatorze ans.


Nous sommes arrivés dans une grande maison vide, entourée d'arbres et d'oiseaux. Nous, c'est mes deux sœurs et moi. Il n'y avait presque pas d'enfants, et, au fur et à mesure, nous avons vu l'école évoluer en même temps que nous avons évolué. Nous avons accueilli les premiers enfants, décidé les premiers règlements avec eux. Nous avons un peu aidé notre école à exister. Dans cette grande maison vide qui allait être pleine, nous avons appris beaucoup de choses.


Dès les débuts, nous nous sommes activées dans la nature. Avant, sortir et se dépenser était pour moi quelque chose d'ennuyeux. Je n'aimais pas les heures de sport car, en fait, je ne savais pas m'en servir. Petit à petit, je me suis aperçue qu'il n'y avait pas que le corps qu'on faisait marcher mais aussi la tête. Ne pas se dire : "C'est fatigant", mais sentir que l'on peut courir, sauter, dribbler, rien que pour le plaisir de voir que l'on en est capable. La plupart du temps, on croit que l'homme c'est son cerveau, et le corps on ne sait pas très bien; mais en fait, le corps fait partie de nous.


J'ai réussi aussi à me libérer un peu de mes sœurs. Elles étaient toujours derrière moi et j'étais toujours devant elles. J'étais à elles, elles étaient à moi. Je me sentais responsable d'elles; je ne m'occupais pas de moi, car si je m'occupais de moi, ça voulait dire que je ne m'occupais plus d'elles et je ne pouvais pas me le permettre. Ici, ma volonté de bouger était plus forte que d'être une "petite maman" et parce que j'ai senti que je pouvais faire des choses, j'ai voulu me débarrasser de ce paquet qui me gênait car maintenant j'avais la force de les repousser physiquement et moralement. Petit à petit, nous avons remarqué que nous étions trois personnalités différentes, que nous n'aimions pas les mêmes choses, que nous ne participions pas aux mêmes activités. Ce raisonnement trouvé, je me suis occupée de moi, comme j'aurais dû le faire depuis longtemps.


J'ai aussi appris que le travail intellectuel peut être amusant. Je venais de perdre un an dans une école où je n'avais rien fait. Je ne détestais pas vraiment le travail scolaire, mais je ne le faisais pas de bon cœur non plus. Pour moi, c'était un truc que l'on devait faire et qui occupait la moitié de votre vie. Quand j'ai appris à lire et écrire, ça me plaisait car je trouvais ça utile; mais quand c'est devenu plus dur, je ne comprenais plus à quoi ça servait. Je ne retenais plus rien. Dans mon école, l'instituteur ne savait plus où donner de la tête avec ses trente élèves. Il était bien obligé d'abandonner ceux qui ne suivaient pas, il était souvent énervé, tandis qu'ici, on apprend dans une atmosphère détendue. Michel, Fabienne et Pascal sont très libres et peuvent voir le cas de chacun, expliquer à chacun ce qu'il ne comprend pas. Et au milieu de cette classe où l'on pouvait apprendre que le travail peut être agréable, je me suis mise à travailler, pas pour mes parents, pas pour réussir dans la vie, ni pour passer le temps, mais simplement pour moi, pour avoir le plaisir de savoir quelque chose de nouveau.


J'ai aussi connu le plaisir de l'espace dans ces grandes maisons et dans les bois, et encore beaucoup d'autres choses. Je pense que j'ai appris plus de choses en cinq ans à La Neuville que je n'en aurais appris autre part. Ces choses, je vais les emporter avec moi, là où je vais partir. Partir pourquoi? Alors que je pourrais apprendre davantage. Je pars car si l'on attendait de savoir tout ce que l'on peut savoir, il faudrait rallonger la vie. Je pars pour savoir d'autres choses tout en me servant de celles que je sais déjà. Je sens maintenant le besoin d'aller autre part pour continuer à avancer; en bougeant on a l'impression de changer et de grandir.