L'épicerie

 

Chaque dimanche soir*, les enfants arrivent à l'école avec dans leur poche, de l'argent, et dans leur sac, des bonbons. C'est une belle source d'incidents : inégalités, conflits, chapardages, etc. Un terrain à baliser d'urgence!

Au goûter de l'après-midi on distribue des bonbons à volonté, que l'on doit consommer sur place. Néanmoins, certains enfants veulent quand même aller à la boulangerie du village. C'est permis. Et puis, il faut bien dépenser cet argent de poche qui " brûle " les mains. Didier, surtout, est de ceux-là. Ce sont donc, dans les temps libres, d'incessantes expéditions avec François, Renaud ou Laurent, précédées de conciliabules et suivies d'incidents avec les autres camarades, la plupart provoqués par le comportement de Didier.

À la réunion, Anne-Sophie dit :
- Didier a mangé des bonbons devant nous et sans nous en donner. En plus, François et lui nous ont dit : tralalère!
- Mais ils étaient à moi, c'est moi qui les avais payés, dit Didier.
- On a dit tralalère mais on en a donné quand même, précise François.
- En fait, Didier, il s'en fout des bonbons; ce qu'il veut, c'est faire des histoires, dit Ève.
- Ouais, ce qu'il aime, c'est faire bisquer les gens, ajoute Maïté.
- À moi, il m'en donne mais je suis d'accord avec Maïté, complète Renaud.
À la suite de cet échange fut votée une des premières lois, celle du " bisquage ". On ne pourra pas manger des bonbons devant les autres sans en donner, sans partager ce que l'on a.
- Et si on n'en a qu'un! lance Didier, heureux de trouver une faille dans le projet de loi.
- On est obligé de le jeter à la poubelle, réplique Maïté.
- Et si on l'a déjà dans la bouche?
- Ben, on va le cracher!
- Mais c'est dégueulasse, s'étonne Didier, faussement choqué et très amusé par les détails du débat.
- Mais avec son argent, il fait pareil. Il nous le met sous le nez. On s'en fout pas mal de son fric… Anne-Sophie est la plus véhémente.
- Il n'y a pas vraiment de différence entre l'argent et les bonbons, estime Pascal. L'argent, on ne peut pas le partager mais on peut le confisquer et acheter quelque chose avec pour les enfants.

C'est ainsi qu'est créée une banque où chacun doit déposer son argent en arrivant. Toute somme déposée peut être récupérée aux heures d'ouverture normales ou le vendredi avant de partir.

On décide aussi de modifier le statut du goûter et de créer une épicerie. C'est une réponse dynamique à la loi contraignante du bisquage; elle indique que les décisions prises en réunion doivent d'abord être au service des individus. L'épicerie sera un lieu géré par les enfants où l'on pourra acheter les bonbons de son choix. C'est avec l'argent de poche de chaque enfant que l'épicerie sera financée. Le projet, proposé par les adultes, enthousiasme les enfants.

Ève est nommée gérante, elle recueille les sommes apportées par les enfants le lundi matin et se sert de cet argent pour effectuer ses achats au supermarché où nous nous approvisionnons. Elle achète toutes sortes de produits et boissons ainsi que des livres et des jeux. Tout ceci est stocké dans un placard, qui est le seul endroit fermé à clé dans l'école.
Cela ressemble beaucoup au jeu de la marchande. Tous les jours, l'épicerie ouvre vers le milieu de l'après-midi. Elle est tenue par des épiciers et chaque enfant, devenu client, récupère une fraction de son investissement à la banque pour acheter ce qu'il veut. L'école aide ceux qui ont moins, ou pas, d'argent et subventionne l'épicerie elle-même afin que les produits soient vendus moins chers qu'ailleurs et notamment qu'à la boulangerie du village, ce qui n'est pas difficile. Les achats se paient en argent réel et plus d'un enfant a appris à compter ainsi.

Additions, soustractions…
- Tes sous et les miens, ça fait 4,50 francs.
- Tu as déjà pris un Mars, il te reste combien…?
Multiplications…
- Cinq carambars et trois sucettes… oui, j'ai assez!
Et parfois les divisions et les nombres relatifs :
- Je dois deux francs à la banque mais la semaine prochaine, j'amènerai douze francs, comme ça il m'en restera dix, deux francs par jour.
Et même, la gestion :
- Aujourd'hui, je ne prends qu'un franc car demain je veux m'acheter un Mars et un Nuts…


* ce texte a été écrit pour la première édition du livre de l'école. Aujourd'hui, les enfants n'arrivent plus le dimanche soir mail le lundi matin