Occuper le lieu

 

Julie, seize ans, raconte un de ses après-midi à la cuisine.
" Aujourd'hui, je fais atelier de cuisine. Quand j'arrive, Pascal va partir faire les courses. Il a déjà dit à Brigitte ce qu'il faut faire. Mélanie et Antoine épluchent les pommes de terre. Pascal m'explique encore un truc ou deux et s'en va. Je commence à faire la pâte, Brigitte s'occupe de la soupe, Sandrine l'aide. Mélanie et Antoine ont fini, je leur dis de laver la salade. Thomas arrive en criant :
- Y'a quelque chose à faire?
- Oui, va ranger la table…


Il commence à crier après Antoine qui, paraît-il, ne faisait pas bien son travail. En fait, c'est Thomas qui ne faisait rien de bon. Je lui dis qu'il ferait mieux de s'en aller.
Agnès a fini son rangement et elle vient nous aider, on discute en épluchant les pommes. Mélanie et Antoine peuvent aller dans le jardin, on finira. "

Faire la cuisine à l'école, ce n'est pas seulement préparer la nourriture pour tout le monde. C'est autre chose.


- Qu'est-ce qu'on mange ce soir ?


En internat, les repas représentent l'un des temps forts de la convivialité. Pascal, à la Neuville, avait développé toute une ambiance autour de la cuisine : les achats au marché, les repas préparés avec la collaboration des enfants, les menus discutés et commentés en réunion.
Depuis son arrivée dans l'équipe, Yves s'intéresse à ce domaine et petit à petit, il y a pris une part prépondérante, de sorte qu'il est pratiquement devenu le responsable de la cuisine au départ de Pascal. Il n'est plus, à présent, le jeune étudiant discret qui avait osé se marginaliser en entrant dans l'équipe à la Neuville. Il tient la classe unique de primaire dans l'école et occupe une place influente dans l'équipe.
Il a repris la tradition de l'atelier de cuisine qui consiste à se faire aider pour chaque repas par cinq ou six enfants à qui l'on confie des tâches suivant leurs capacités. Il faut à la fois assurer la préparation du repas, former et intéresser les plus grands, utiliser et exercer l'habileté manuelle des plus petits. Satisfaire la curiosité de tout ce petit monde, sans parler de tous ceux, innombrables, qui vont passer, jeter un coup d'œil, grignoter ou renifler.


L'équipe installée, et tout en prêtant l'oreille aux questions de celui-ci, l'ambiance fera peut-être que celui-là profitera de l'autre oreille laissée libre pour parler, de lui, de ses problèmes, à l'adulte qui est à ses côtés, pendant que les mains sont occupées, que l'on ne se regarde pas et qu'on travaille ensemble. Et l'adulte s'efforcera de donner son avis d'individu, en précisant qu'il ne sait pas quoi répondre parce que ce n'est pas cela son travail mais que ça ira sûrement mieux maintenant que ça a été dit à quelqu'un.
François, quinze ans, témoigne de cette atmosphère :
" Depuis toujours, l'atelier de cuisine a marché tous les jours car c'est le seul atelier qui soit vraiment indispensable. C'est d'ailleurs celui où il y a le plus de volontaires car beaucoup de gens aiment préparer les repas pour tout le monde.
Ceux qui font l'atelier ne râlent jamais s'il manque du sel ou parce qu'il n'y en a pas assez, parce qu'ils sont aussi responsables, ils aident à décider ce qu'on va manger.
À l'atelier de cuisine, tout le monde a sa place, aussi bien les grands qui peuvent faire cuire les aliments ou préparer les pâtes que les petits qui épluchent ou jouent les coursiers. C'est à ça que l'atelier de cuisine doit sa popularité et aussi sa bonne ambiance : on se raconte des blagues en épluchant les carottes ou des histoires tristes en coupant les oignons. "

En dehors des heures de repas, les enfants venaient toujours demander l'autorisation de grignoter quelque chose.
Différents règlements successifs avaient autorisé à aller manger du pain, un fruit, etc. Nommer un responsable semblait ne servir à rien car ce travail ne pouvait se faire dans le cadre d'un horaire précis. D'autre part, si l'on adoptait une règle trop contraignante et surtout mal adaptée, elle risquait fort d'être contournée!


À partir de cette réflexion, Yves a l'idée de créer le " petit creux ". Un endroit, approvisionné officiellement par la cuisine, où l'on peut trouver vraiment à manger : du pain, des biscuits, du fromage en portions, des fruits; où l'on a le droit de se rendre librement, n'importe quand. Seule contrainte : manger sur place et ne rien emporter. Un responsable s'occupe du rangement et est chargé de renouveler les stocks. Le nom de petit creux a été trouvé en réunion, en jouant sur les mots : le premier emplacement de ce libre service est un petit placard, en contrebas d'un escalier. Parfois on trouve des mots dans le carnet. Le responsable ou un utilisateur se plaint de quelque abus ou gâchis. Des enfants sont sanctionnés mais l'ensemble des utilisateurs respecte le lieu.


Marc, quatorze ans, évoque le repas :
" La salle à manger est grande. Nous sommes divisés en quatre tables de sept ou huit personnes. On les change chaque semaine. Il y a un responsable de table. C'est lui qui donne les avertos et qui vire les gens. En fait et surtout, il doit s'occuper à ce que l'ambiance soit bonne. Bonne, c'est assez relatif car chaque fois qu'il y a un invité ou un adulte qui entre dans la pièce pendant le repas, il ressort rapidement en se bouchant les oreilles. Alors que pour nous, ce n'est pas spécialement le bazar. On s'est habitué à ce bruit qui n'est pas vraiment désagréable. Évidemment, il faut être dans le coup et si l'on veut rêver, ce n'est pas vraiment l'idéal. "