Les Cahiers du G.A.P.
Agnès
Lagache était une amie de Pascal, écrivain et professeur de philo.
La Neuville était un peu le jardin qui lui manquait à Paris. Avec
son mari, Antoine de Kerversau, elle nous offrit la première occasion
de conter les aventures neuvilloises en sollicitant des textes sur l'école.
Ils réussirent à nous convaincre de prendre le temps de les écrire,
puis les ont imprimés et publiés.
Une brochure d'information, tout d'abord. À laquelle vinrent s'ajouter
les premiers textes, puis les témoignages de Fernand Oury, de Françoise
Dolto. Un peu plus tard, ce fut la création des " Cahiers ",
une collection entièrement consacrée à la Neuville.
Ce qui se présentait comme un labeur supplémentaire nous insuffla
un nouvel enthousiasme, et parce que ces écrits lui donnaient une réalité,
même partielle, même imparfaite, nous avions l'impression que l'école
commençait à exister pour les autres.
Avec ces parutions apparaissait la nécessité d'avoir un discours
public, publiable. Comment transcrire les événements et les expressions
de notre vie quotidienne? Le premier espace où s'était racontée
l'école étant un lieu intime : la réunion hebdomadaire.
Et en même temps, presque un théâtre où chacun y allait
de son récit.
L'école entière avait quelque chose d'un spectacle permanent dont
nous étions tous à la fois les acteurs et les spectateurs, et
qui nous passionnait comme une mise en scène.
Nous nous racontions d'abord la Neuville à nous-mêmes. Et nous
nous la sommes beaucoup racontée entre nous ou avec des amis, avant même
de penser à en parler au-dehors.
Aussi, dès la première page, nous écrivions : " Une
école en train de se faire
" pour signifier que nous ne voulions
pas que le projet pédagogique soit un jour abouti, achevé, ce
qui pourrait être synonyme de mort. Il y eut sept parutions des Cahiers
en trois ans. Aucun des numéros ne traitait du fonctionnement global
de l'école. C'étaient des monographies, des notes sur la réunion
ou les lois, le tout fragmenté, volontairement. Parce que n'avions pas
de discours sur l'école, parce que nous refusions une explication d'ensemble.
Nous avions juste constaté quelques trucs. Cela n'a pas beaucoup changé
depuis. Très mal distribués, les Cahiers se vendaient un peu quand
même. Mais nous n'avions pratiquement pas de retours de nos lecteurs,
excepté de pédagogues proches ou d'amis.
Touche finale à notre image publique naissante : chez Agnès, nous
avions trouvé un dessin qui devait illustrer l'un de ses livres, il nous
avait plu. Il représentait une forêt ou plutôt quelques arbres
et deux cerfs-volants. On le choisit comme image symbolique, presque comme logo
publicitaire, à cause de son caractère désuet et anachronique
et du jeu de mots avec la Neuville-du-Bosc (du bois) .
Ces ouvrages concernaient surtout les pratiques pédagogiques. Ils étaient
écrits par les adultes et même si nous utilisions largement les
textes des enfants et le matériau énorme que constituait la tradition
orale de l'école, cela nous laissait sur notre faim. Nous fîmes
part de nos réflexions à Antoine, qui promit de nous trouver tout
ce qu'il faudrait pour remédier à cette carence. Quelques mois
plus tard, nous recevions un équipement typographique digne d'une petite
imprimerie artisanale.
Aussitôt démarra un atelier d'imprimerie quotidien, qui devint
une pièce essentielle de notre travail scolaire et culturel. On faisait
des journaux scolaires, bien sûr. Mais aussi et surtout des livres d'école
avec tous les enfants, suivant le principe de nos ateliers. Il y avait des équipes
de rédacteurs, des techniciens. Nous gravions nos illustrations. Tout
événement de quelque importance faisait l'objet d'une affiche,
d'une publication. On avait ainsi fabriqué nos cartes postales pour la
Corse; des règles du jeu pour le mah-jong ou le base-ball, que nous pratiquions
et ne se trouvaient pas en langue française dans le commerce; et des
filmographies d'auteurs pour le ciné-club.
Nous faisions quelques pas de plus vers des terrains traditionnels, mais nouveaux
pour nous, comme les techniques Freinet. Et en même temps, nous nous rapprochions
de ce qui allait être notre propre style.
* Ce dessin
est l'uvre de Philippe Rousselot, directeur de la photographie de nombreux
films célèbres. A lui-même remporté diverses récompenses
telles que césars, oscars, etc.