Au début du projet

 

" Et si nous allions nous installer à la campagne, on pourrait y ouvrir une école… "


Depuis le début de l'année 1973, on réfléchissait concrètement à notre projet d'école, à se poser des questions : où s'installer ? Combien de personnes fallait-il au minimum pour que le projet soit viable ? Comment recruter les enfants ? Le plus important nous paraissait, sans conteste, être la recherche du local et l'on résolut de commencer par là. Avant tout, ce serait notre maison…

En une année de recherche, deux possibilités de prise en charge du projet se présentèrent : l'une, par une collectivité locale, en Bretagne, solution intéressante quoiqu'un peu trop éloignée de Paris et manquant d'autonomie; l'autre, située dans une somptueuse propriété varoise était financée par un comité de parents d'élèves qui étaient prêts à nous laisser expérimenter nos méthodes si nous acceptions de leur vendre nos âmes .

C'est une troisième solution qui fut adoptée : louer une modeste propriété et recruter des élèves en nombre suffisant pour en payer le loyer. Durant ces démarches, nous avions sillonné la région parisienne, en vain. Aussitôt que les propriétaires ou responsables d'agences immobilières apprenaient que nous voulions ce local pour y créer une école, ils refusaient de nous le louer.

Durant l'été 1973, nous nous réunissions chaque matin pour définir le projet, un peu comme nous procédions pour nos scenarii. Nous faisions ce travail tout à fait sérieusement et, de semaine en semaine, nous avancions dans notre réflexion.
La formule de l'internat paraissait bien plus difficile à mettre en place mais elle correspondait à la façon de vivre que nous avions choisie : " Des activités comme les repas, les jeux, le coucher doivent favoriser la vie de groupe et permettre d'envisager un milieu éducatif plus facilement qu'en utilisant les seuls domaines scolaires. "

Nous voulions que les enfants participent aux travaux de la vie quotidienne, fassent du sport, pratiquent des arts parce que nous avions des compétences dans ces domaines.

Nous pensions, bien sûr, à une école fonctionnant avec un effectif de type école nouvelle , constitué d'enfants dont les familles souhaitaient trouver une alternative à l'école traditionnelle trop uniformisante. Nous n'avions pas envisagé que cette clientèle, a priori, ne fréquente guère les internats.

Nous souhaitions former une équipe de six personnes et espérions pouvoir compter sur plusieurs amis pour la constituer. Ce groupe assurerait toutes les activités, aussi bien scolaires que matérielles. Nous n'avions entamé aucune démarche publicitaire, ni effectué de recherche de financement. Nous comptions nous débrouiller seuls : quantité de gens s'étant déclarés intéressés par ce projet et prêts à inscrire leurs enfants dans notre école.

La date de la rentrée était passée. Nous en étions encore à faire des projets dans notre banlieue parisienne. Fin octobre, nous avions fini par trouver un homme qui acceptait de nous louer une de ses propriétés. Il appartenait à une longue lignée de propriétaires terriens et était maire de sa commune comme son père et son grand-père l'avaient été avant lui. Il était imposant et très distingué, portant favoris. Il s'appelait Christian Conard. L'entrevue pour la signature se déroula, dans son bureau aux Prud'hommes de Paris, comme dans un film français d'avant-guerre. Nous jouions les escrocs:
-Avez-vous les diplômes pour ouvrir cette école?
- Oui, nous les avons.
- Avez-vous l'argent nécessaire?
- Bien sûr !
- Alors, c'est parfait. Quand voulez-vous entrer dans les lieux ?
- Le plus tôt possible.
- Disons à la fin du mois.
- Pourquoi pas le quinze ?

Il ne demanda ni caution, ni aucun des documents en question. La parole donnée lui suffisait. Son nom ne nous donna plus envie de sourire.