Ce qu'apporte la vie quotidienne à Tachy
Un internat
comporte en règle générale un adulte pour deux enfants,
en incluant les enseignants, le personnel de service, la direction, le personnel
administratif et d'encadrement. À la Neuville, il y a six adultes pour
une quarantaine d'enfants. Même si l'on considère que chaque adulte
travaille pour deux, qui fait le reste?
Les enfants? Voilà qui change toutes les habitudes : au lieu de compter
des adultes pour s'occuper des enfants, voilà maintenant que l'on compte
sur les enfants!
Curieusement, depuis notre arrivée à Tachy, l'accroissement de
l'effectif des enfants n'a posé aucun problème aux adultes. Nous
sommes même convaincus qu'il est plus facile d'avoir trente-cinq élèves
que vingt. Parce que le groupe s'organise, se structure mieux, qu'il y a plus
d'aide, de dynamisme et que les effectifs trop réduits dans les classes
ne sont pas l'idéal.
La participation des enfants aux travaux communautaires est d'autant plus efficace
que l'on retrouve ce principe : tous en même temps, dans toute l'école.
Ainsi pour les " postes " par exemple. Comme il n'y a pas de personnel
de service, rangement, nettoyage, aménagement sont effectués en
commun par les enfants et les adultes, et donc essentiellement par les enfants.
Certaines tâches sont individuelles, d'autres mobilisent une équipe
dirigée par un vert ou un bleu et supervisée par un adulte. Pendant
une demi-heure, chacun à son niveau fera ce qu'il pourra : mettre le
couvert, porter des objets d'une pièce à l'autre, balayer, passer
la serpillière, scier du bois, ramasser et vider toutes les poubelles
et les porter dans la rue, ranger les classes ou les chambres, trier les casses
à l'imprimerie, choisir le film et installer le ciné-club, achever
la préparation du dîner et dresser les plats, etc.
Il y a des tâches simples alors que d'autres nécessiteraient un
adulte si un enfant n'avait appris à le faire.
Parmi les activités quotidiennes, certaines ont la réputation
d'être difficiles. C'est-à-dire difficiles à faire bien,
régulièrement, pas très marrantes. Les poubelles et les
W.-C. sont souvent cités comme telles. De nombreux élèves
y ont fait " leurs preuves " justement à cause de cela, même
s'il y a d'autres tâches moins spectaculaires et peut-être plus
ardues. Ce sont donc les élèves les plus responsables qui se voient
confier ces postes. On peut dire qu'ils ont gagné le droit de faire les
poubelles et les W.-C., parce que ce sont des travaux qui ne sont pas aisés
à exécuter correctement :
- C'est trop sérieux pour être mal fait
disait Françoise
Dolto.
C'est amusant
de constater comme une microsociété peut créer ses mythes,
même en opposition à des images sociales très fortes. Tout
le monde sait ici que quand on en arrive à faire les poubelles, c'est
qu'on arrive en haut de l'échelle
Le responsable du poste poubelles,
c'est Yacine. Il a maintenant treize ans. À son arrivée à
l'école, c'était l'enfant sauvage, élevé en Kabylie,
d'une souplesse et d'une habileté étonnantes, d'une résistance
physique exceptionnelle. En Corse, il attrape les poissons ou les poulpes à
la main. Évidemment, il est aussi champion de cross de l'école.
En une année, il a appris à parler parfaitement le français.
Un jour
en classe, il est assis à sa place, lorsqu'il aperçoit, sous le
radiateur, une souris. D'un bond, il passe par-dessus sa table et survole les
deux mètres qui le séparent de l'animal qu'il saisit en atterrissant
au sol.
- Eh bien, Yacine, qu'est-ce que tu fais? demanda Jean-Paul.
- Je l'ai eue!