Les fonctions du Carnet


La médiation du carnet a plusieurs effets : calmer celui qui est mécontent; relativiser ce qui vient d'arriver. Le carnet dans lequel on écrit sa mésaventure est rempli d'incidents du même genre, preuve que l'événement n'a rien d'extraordinaire. On peut attendre, confiant : on en parlera et cela pourra changer.

Le carnet ne saurait exister sans être relié un lieu de parole et de décisions tel que la réunion. Il repose sur un contrat de confiance entre tous les individus qui forment communauté; sur le fait que tout cela est exprimable, évacuable, pour celui qui écrit le mot comme pour celui qui s'y trouve mentionné. Avoir son nom dans le carnet doit être supportable. Et cela l'est car le mot inscrit n'est qu'une façon de prendre à témoin l'ensemble du groupe. Il permet éventuellement à chacun de réfléchir en attendant que la réunion fasse son travail. Celle-ci examinera ce qui s'est passé à la lumière des règles mais aussi en fonction d'une évaluation collective des comportements individuels. Il n'est aucunement question de jurisprudence ou d'application d'un règlement. Il s'agit de réfléchir ensemble, de trouver des réponses à des actes qui interrogent. La solution est parfois individuelle : sanction sous forme de réparation symbolique, de travail ou simplement de paroles dites à l'enfant par d'autres enfants et par des adultes.

Elle est parfois collective : changer des règlements, modifier des comportements de groupe vis-à-vis de tel individu, de telle activité, s'interroger sur la part de chacun dans le manquement à ce que l'on appelle l'esprit de l'école, respect des individus et du lieu.
Pendant qu'il écrit son mot, l'enfant sort du groupe, va au carnet dans la salle de réunion et prend le temps de rédiger quelques lignes qui peuvent représenter un véritable travail pour lui. Il est parfois accompagné d'un ou deux camarades et ils liront ensuite, probablement, les autres mots inscrits dans le carnet. Ils passeront ainsi un bon moment, à l'écart, dans une activité calme et sécurisante qui permettra à celui qui a souffert de retourner dans le groupe avec son énergie reconstituée.

Nous voulions obtenir des enfants qu'ils ne viennent pas nous parler d'un incident dans l'espoir d'une éventuelle intervention de notre part. En revanche, il est naturel qu'ils recherchent auprès d'un adulte un appui affectif, une sorte de revalorisation de leur narcissisme que l'incident aurait entamé. Il ne s'agit pas là de consoler l'enfant, mais au contraire de l'aider à supporter une réalité difficile à vivre d'un coup .

L'expérience a montré que ce qui consolait le mieux l'enfant, séchait ses pleurs et faisait passer sa mauvaise humeur, c'est le fait d'écrire, l'exercice appliqué de l'écriture. Tout le monde doit écrire lui-même son mot, même les plus jeunes. Au besoin, ils recopient un modèle établi à partir du texte qu'ils nous ont dicté.

Autre point important : il faut, autant que possible, éviter de travailler à chaud sur les incidents. Quelques heures ou jours plus tard, le débat entre deux enfants n'en est que plus productif, les torts réciproques plus faciles à faire entendre, l'arbitrage plus aisé.
En dehors de son rôle vis-à-vis de la réunion, le carnet joue un rôle tout à fait intéressant dans l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et dans les motivations des enfants pour les acquérir.

Comme le dit Sébastien, six ans : " Apprendre à écrire ça sert à écrire des râlages dans le carnet comme on veut, on n'a pas besoin de demander aux autres… "

Une autre fonction de ce carnet est son caractère formateur. Le relire depuis le début de l'aimée ou de la semaine constitue une excellente façon de réfléchir à l'école, de préparer la réunion, de constater l'évolution, les progrès de tel camarade, ou les siens. On peut dire que c'est l'un des passe-temps favoris des enfants.