Discussion avec Françoise Dolto
Pas de classes homogènes !

 

LA NEUVILLE - On a l'impression que mis en confiance, il peut retrouver ses capacités du jour au lendemain. Il est maintenant capable de chercher des informations par lui-même, de se servir du dictionnaire. En classe il est vivant, dialogue, participe, alors qu'il se sentait exclu du système traditionnel. Ce qui nous a troublés, dans cette classe, c'est que ni Anne-Sophie ni Didier ne sont au niveau habituellement demandé aux élèves; l'une est au-dessus, l'autre en dessous, pourtant ils ont été rejetés, tous les deux, de la même façon…

F. DOLTO - Mais, oui… Le principe de scolarisation fondé sur des classes de niveau homogène est une aberration pédagogique.

LA NEUVILLE - Anne-Sophie est extrêmement douée pour les matières scolaires. Si elle ne réussissait pas, c'est parce qu'elle s'ennuyait dans le système traditionnel, parce qu'on ne s'adressait pas du tout à elle, qu'on ne lui offrait rien pour exercer sa créativité.

F. DOLTO - Comme je le dis souvent, le fait de s'ennuyer à l'école peut être un signe d'intelligence…

LA NEUVILLE - De l'autre, côté, quelqu'un comme Didier qui, lui, n'arrive pas à se concentrer, à garder son attention et son énergie pour des choses que l'on fait assis, s'ennuyait aussi. Dans les deux cas, l'école traditionnelle refuse de s'adapter à l'enfant tel qu'il est, à son comportement, à sa demande. Elle délivre une sorte d'enseignement type, moyen, qui ne convient, en définitive, presque à personne.
En tout cas qui ne convenait ni à l'un ni à l'autre. Didier a été rejeté. Anne-Sophie s'est rejetée d'elle-même. On ne sait pas ce qui serait advenu si elle était restée dans ce système. Elle n'arrivait pas à y " fonctionner ". Du coup, elle ne voulait plus aller à l'école, elle s'absentait le plus souvent possible. Habitude dont elle a eu du mal à se défaire, même à la Neuville.
Et tout cela, parce qu'elle n'avait pas encore appris à lire ni à écrire à l'âge habituel de l'apprentissage!

F. DOLTO - Mais un enfant n'a pas à " savoir "! L'enfant dans la classe s'identifie au maître. C'est à celui-ci de susciter l'intérêt de son élève. Un adulte motivé, qui s'intéresse à la personne de l'enfant, réussit tout naturellement à lui transmettre son enthousiasme. Mais ça ne marchera pas s'il attend trop ouvertement quelque chose de l'enfant ou s'il fait semblant d'être motivé, l'enfant le sent tout de suite.
Apprendre à lire, cela peut se faire en trois mois. Mais pour cela, il faut que l'instituteur s'intéresse à chaque enfant et que chaque enfant s'intéresse lui-même à la lecture.