Circuler

 

Emmanuel, treize ans, a observé la circulation après dîner.
" C'est la fin du repas. Tout le monde sort par petites grappes. D'abord ceux à qui le dessert ne plaît pas. Puis ceux qui mangent très vite. Et enfin, les gens qui finissent tranquillement leur repas en discutant avec les débarrasseurs.
L'équipe de débarrassage fait son travail, les autres s'amusent dehors. Florent, Thomas et quelques autres jouent à cache-cache. Jean-Philippe rêve tout haut dans son coin. Steeve et François font une partie de ping-pong. Didier fumote une cigarette en bavardant avec Mathew. Agnès et Natacha font les folles puis s'écroulent de rire. Et les autres font ce qu'ils font tous les soirs.
Maintenant, il est huit heures et demie, les garçons et les filles se disent bonsoir. Manu crie :
- Tout le monde monte dans les chambres.
Il y a encore deux ou trois personnes qui s'amusent et puis tout le monde rentre.
Le silence est dehors, le bruit est dans les chambres. "

Pour venir à la Neuville, les enfants prennent le train, le lundi matin, très tôt. À leur arrivée à l'école, ils préparent le petit déjeuner, s'installent dans leurs chambres, circulent et s'occupent à leur gré, puis mangent. Après le petit déjeuner, ils débarrassent et la cloche sonne pour la répartition. C'est alors qu'on se retrouve, dans la salle de réunion, les adultes étant présents.
Tous les jours, les enfants sont entre eux du dîner jusqu'à l'heure des cours le lendemain matin.

On nous téléphone un jour pour savoir si nous accepterions de prendre un garçon d'une dizaine d'années, intelligent mais fugueur. Pourquoi pas? Il fallait de toute façon suivre le rituel : visite, essai, décision de l'enfant.

Tout se passe bien. Sacha (neuf ans) est un garçon attachant et drôle comprenant très bien les choses. Parfois, il ne va pas manger et le vendredi après-midi, avant le départ, il fait tourner en bourrique François, son parrain, parce qu'il ne veut pas se changer : on voit le filleul courant en slip dans les couloirs poursuivi par son parrain lui tendant son pantalon.

À la fin de son essai, il devint plus coopératif parce que l'endroit lui plaisait et qu'il souhaitait y rester. Les principes de l'école l'amusaient et il appréciait beaucoup la réunion, un peu comme un " jeu dont vous êtes le héros ". Il apporta une contribution intéressante à ce que l'on appela, à cette époque, l'esprit de l'école par sa réflexion et sa parole.

Situation extrême, un vendredi soir, en arrivant à la gare de l'Est avec le groupe pour le week-end, il prend le train qui repart, quelques minutes plus tard, en sens inverse. Il n'a ni argent, ni billet et fait le voyage caché sous le siège d'un voyageur.
Il passa le week-end à Tachy. L'incident fut dédramatisé et n'eut donc pas de conséquences, on lui expliqua qu'il n'était pas possible de recommencer. L'absurdité de sa démarche lui est-elle apparue dans cette fugue à l'envers? Toujours est-il qu'il n'en rit plus, ni de là, ni d'ailleurs…

Élise, quatorze ans, décrit l'un de ces voyages hebdomadaires :

" Dans le train qui nous ramène tous à Paris, une dame s'était étonnée de nos différences d'âge, au début elle croyait que c'était une colonie de vacances. Elle a engagé la conversation, j'essayais de lui expliquer un peu comment fonctionnait l'école.
Mais en fait, chaque fois que je lui parlais d'une activité propre à l'école elle jetait un regard sceptique en direction des autres élèves dans le compartiment. Depuis, j'ai rencontré d'autres gens comme ça. Ils posent des questions vides de sens sur l'école, ils vous mettent mai à l'aise et je crois qu'ils le sont aussi.

Maintenant je sais reconnaître ce genre de personnes. Admettons qu'une personne me questionne. Je lui réponds de façon normale; généralement, elle me pose une autre question. Alors, j'essaie de voir si la personne essaie de s'intéresser positivement à la conversation. Sinon, je réponds évasivement, j'évite la discussion.

Parfois, ce sont des jeunes qui passent complètement à côté, sans vouloir vraiment voir. Ils ne réalisent pas que ce dont on parle peut exister. Mais d'un autre côté, ils n'ont pas vraiment envie de réaliser. C'est dur d'aller travailler dans un système traditionnel, d'entendre parler de quelque chose sans pouvoir y aller. Je le sais car cela m'est arrivé tout le temps où mon frère était à la Neuville avant de pouvoir y venir moi-même.