Les ceintures

 

En règle générale, chacun s'acquitte bien des responsabilités qui lui sont confiées, mais celles-ci restent toujours un peu attribuées à la tête du client. Pourquoi donner une autorisation à celui-ci plutôt qu'à celui-là? Qui choisir pour un travail quand plusieurs enfants se proposent? C'est souvent très délicat. Même quand celui qui tranche s'efforce d'être juste et cohérent, en l'absence d'éléments précis d'appréciation, bien souvent " la fantaisie du maître ", selon l'expression de Fernand Oury, s'érige en arbitre unique.

Qui pouvait aller à la ferme? C'est-à-dire qui saurait traverser la rue et ramener le lait sans le renverser? Qui penserait à faire ce travail à l'heure prévue, sans oublier…?

- On va prendre Didier et François aujourd'hui et demain, ce sera Anne-Sophie et Nathalie.
- Oh, non! s'exclamaient tous les autres.

Il fallait pourtant que les responsabilités soient durables pour constituer un apprentissage intéressant.

D'autre part, à âge égal, les enfants peuvent avoir des capacités très différentes. Comment faire comprendre, sans le dévaloriser, à celui qui n'est pas apte à faire le travail que ce n'est pas lui qui est en cause, mais ses capacités. Pire encore : certaines fois, un plus jeune se tire d'une responsabilité plus efficacement qu'un grand, qui le prend très mal.
Tout ceci débouche sur quantité de conflits individuels, rivalités, disputes, si fréquents dans les écoles et qui masquent mal l'incapacité des structures à permettre aux enfants de s'assumer et de vivre en communauté.

Quand on demande des volontaires pour les travaux les plus difficiles, c'est tout aussi délicat. Tous les grands veulent les faire. Ce qui est normal. On a tendance à choisir ceux qui en sont le plus capables.

- Pas toujours les mêmes! protestent les autres.

Il faut, en effet, trouver un équilibre. Ne pas donner toutes les responsabilités à Ève ou Maïté sous prétexte qu'elles sauront les assumer. Ainsi, quand Renaud demande un travail, même trop difficile pour lui, on le lui laisse. Mais avant qu'il ne se décourage, un adulte vient l'aider à reprendre le travail inachevé et lui conseille quelque chose à sa mesure pour la fois suivante.

On réserve les travaux les plus ardus aux plus efficaces. C'est valorisant pour eux parce que personne d'autre ne peu les faire; c'est payant parce qu'ils s'accrochent pour y parvenir. Au-dessus d'eux, il n'y a que nous, les adultes, et l'on a intérêt à les rendre encore plus performants. Cela ne fait pas bisquer les autres parce que personne n'a vraiment envie de faire ce qui est très dur. Et pendant ce temps-là, les plus responsables, qui sont, souvent aussi, les plus accaparants, nous laissent tranquillement nous occuper de ceux qui en ont le plus besoin.

Ce que nous avons observé là n'est pas possible à réaliser de façon permanente sans l'aide d'une institution. Nous voulons lister et répartir toutes les tâches de sorte que chacun puisse faire ce dont il est capable et qui lui plait. Cela nécessite des critères objectifs, reconnus de tous.

On repense au système des ceintures de comportement mis au point par Fernand Oury à partir des ceintures de judo. Dans la pratique de ce sport, les ceintures permettent de faire évoluer ensemble sur un même terrain un groupe hétérogène d'enfants et d'adultes. Oury avait adapté ce principe à la classe.

Tout comme les judokas, les élèves n'ont ni les mêmes responsabilités ni les mêmes droits : on ne fait pas les mêmes prises sur le tatami aux débutants et aux costauds confirmés!

Le livre d'Oury donne des détails concrets. On adapte son tableau des ceintures, fait pour la classe, à une école en internat.
Étant donné notre démarche, ces ceintures ne peuvent évidemment pas être attribuées par les seuls adultes. L'engagement de chacun des enfants parait nécessaire. Les ceintures sont très bien accueillies et comprises par le groupe. Elles représentent un pas en avant : moins d'approximations, plus de verbalisation.

Très vite, les enfants retiennent les caractéristiques de chacune des couleurs car elles correspondent à des données permanentes de la vie de tous les jours.

- Patrick ne vaut pas sa ceinture. Il n'aide pas les autres. Et quand on le lui dit, il répond : " Ta gueule "…

Les ceintures tiennent leur rôle de référence, d'outil servant à l'évaluation. Chacun peut ainsi se situer avec précision et situer les autres; avoir une place, sa place; savoir ce qu'il sait et ce qu'il lui reste à apprendre.

" Il faut deux verts pour vider le bus "; " Alex n'est pas obligé de travailler en classe, il est blanc "; " Pour présider la réunion, il faut être au moins bleu. " Beaucoup de points de règlement sont reconsidérés à l'aune des ceintures. Le système n'est pas rigide, il fait, au contraire, évoluer l'école vers une participation accrue des enfants. Leurs observations deviennent vite des propositions : " Un orange doit aider les autres à faire leur poste quand il a fini le sien "; " Un vert ne peut pas manger comme un cochon à table "; " Un bleu critique et propose au lieu de se plaindre. " Ces nouveaux paramètres ne sont pas rajoutés à la liste des propositions initiales : ils rejoignent l'infinité des lois non écrites.