Les débuts d'une école à la carte
Il
y avait trois classes, chaque adulte dirigeant la sienne à sa manière,
en fonction de ses intérêts et de l'effectif dont il avait la responsabilité.
Michel s'occupait des moyens. Quand il faisait cours, il ne s'asseyait pas à
un bureau de professeur. Il se tenait à la grande table qui servait pour
le travail en groupe. Et quand chaque enfant s'occupait à la sienne,
Michel faisait même, parfois, le travail administratif de l'école
: courrier ou comptabilité. Il voulait montrer que le travail est quelque
chose de réel, que l'on travaille toute sa vie à partir de ce
qu'on a appris à l'école. Il voulait montrer aussi que s'il était
présent dans la classe, ce n'était ni pour surveiller ni pour
faire passer un savoir. Il restait à la disposition de ses élèves
au cas où ils auraient des questions à poser ou seraient bloqués
dans leur travail. Mais ils pouvaient aussi s'adresser à un camarade
ou aller consulter un livre dans la bibliothèque.
Cela, c'était le travail " à la carte ", pendant lequel
chacun apprenait à son rythme.
L'autre moitié du temps, c'était le travail en commun. Il prenait
différents aspects : recherche d'information, production de livres, journaux,
exposés, communications entre classes.
Il y avait aussi des réunions de classe : on pouvait y parler de l'organisation
quotidienne, faire des projets et régler les questions de détail
concernant l'attitude de chacun en classe. Chaque classe était autonome
dans son fonctionnement mais toutes dépendaient de la réunion
hebdomadaire, à laquelle elles renvoyaient les problèmes qui les
dépassaient.
Cette façon de faire évolua avec le temps vers un système
plus structuré, qui profita notamment des apports des techniques Freinet
et de la Pédagogie institutionnelle de Fernand Oury (imprimerie, ceintures
de scolarité, travail et réflexion en équipe, etc.). Ce
qui nous préoccupait déjà, c'était de créer
une ambiance scolaire favorable. Nous étions parvenus à ce que
les enfants se sentent bien en classe, aient plaisir à travailler, à
réfléchir et soient curieux. Cela ne nous empêchait pas
de consulter souvent le livre des Instructions officielles, qui s'avérait
finalement plus proche de ce que nous faisions que du fonctionnement de l'école
traditionnelle.
Nos élèves progressaient. François avait appris à
lire sans vraiment prendre part aux leçons, juste en écoutant
les plus grands travailler. Anne-Sophie dut réapprendre tout ce qu'elle
avait ingurgité mais non digéré à l'école.
Nous n'hésitions pas à étaler le cours préparatoire
sur deux ans ou les deux cours élémentaires sur trois. On s'aperçut
que le temps perdu ainsi en chemin se rattrapait tout seul : nos élèves
prenaient en charge leur scolarité, retenaient ce qu'ils avaient appris.
Ils pouvaient au besoin aller beaucoup plus vite car ils avaient acquis la capacité
et le goût de faire des efforts intellectuels. Maïté, quand
elle eut envie de quitter la Neuville, parvint à étudier en deux
mois le programme de mathématiques de la classe de quatrième :
elle y consacra toutes ses matinées mais sans donner l'impression d'avaler,
ni de faire un effort démesuré. Il lui fallait seulement une motivation
réelle.
Un atelier de scolarité complétait les temps de classe tous les
après-midi. Il regroupait ceux qui voulaient reprendre leur travail scolaire,
éventuellement avec un autre adulte que leur professeur du matin. L'ambiance
y était détendue, presque joyeuse.
Beaucoup
d'enfants y venaient simplement par envie de se retrouver dans une pièce
qu'ils aimaient bien pour lire, écrire, bavarder, aider des camarades
plus jeunes